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« Chez nous », le désespoir des urnes

Après Pas son genre, déjà fortement ancré dans le nord de la France, Lucas Belvaux revient avec Chez Nous, l’histoire d’une jeune infirmière à domicile dévouée et bienveillante (le réalisateur retrouve ici Emilie Dequenne) recrutée par un parti populiste pour prendre la tête de l’une de leurs listes lors des prochaines élections locales: la tête de gondole idéale pour faire oublier la mauvaise image persistante du parti, et incarner l’un des nouveaux visages d’un parti d’extrême-droite en quête d’une nouvelle légitimité.

 

Pauline vit dans une petite ville du Nord, une ville populaire et ouvrière, où tout le monde se connaît ou presque. Une ville ancrée fortement dans son territoire, un territoire industriel, au pied des terrils, où les paysans déterrent encore régulièrement des obus de la première guerre mondiale. Un territoire ancré dans l’histoire. Ancré dans la grande Histoire, et qui est en train de réécrire son histoire politique, avec le basculement progressif du vote populaire et ouvrier de l’extrême gauche vers l’extrême droite.

Pauline est une jeune infirmière, dévouée, responsable, bienveillante, à l’écoute des autres beaucoup, d’elle un peu moins. Mère célibataire, elle s’occupe de ses enfants, de son père, ancien métallurgiste veuf et malade, et bien sûr de ses patients. A la faveur de son trousseau de clé, on entre au début du film dans la vie des gens, souvent petites, témoins de solitudes et de détresses que rien ou si peu ne vient alléger.

 

 

 

Depuis que sa mère est morte d’un cancer que l’on devine lourd et éprouvant, Pauline est épaulée par le Docteur Berthier, figure paternelle de substitution, quand Pauline ne parvient plus à parler avec son propre père. Un jour, le Dr Berthier lui fait une proposition indécente: devenir tête de liste pour le Rassemblement National Populaire, parti identitaire, lors des prochaines élections municipales. « Mais je ne vote pas moi, ça ne sert à rien, » lui rétorque-t-elle. Mais le médecin connaît les failles de Pauline, son sens de la responsabilité. « Il ne faut pas laisser la politique aux pourris. On ne se bat pas pour des idées, on se bat pour ceux qu’on aime ».

 

 

A la lumière de cette opportunité, Pauline ne voit plus exactement les choses comme avant. Ses clients, elle les voit sensiblement différemment. Ses amis, elle les redécouvre. Sans compter qu’elle est en train de tomber amoureuse. Mais Pauline ne tombe pas amoureuse de n’importe qui, elle tombe amoureuse de Sanko, son amour de lycée perdu de vue, devenu un ancien du service d’ordre du Bloc, remercié car son comportement était devenu trop violent pour les têtes pensantes du parti. Cette relation va mettre en péril l’ascension de la jeune candidate qui avait tout pour plaire…

 

Avec Chez Nous, Lucas Belvaux livre un troublant précis d’histoire contemporaine. Il use du pouvoir de la fiction pour dresser un tableau extrêmement documenté, voire documentaire des rouages locaux (et nationaux) d’un parti extrémiste et populiste qui fait plus qu’évoquer le Front National. Il en dépeint de très nombreuses facettes, de la présidente charismatique à ses visages les plus séduisants, à commencer par celui de Pauline, jeune infirmière qui choisit une voie dévoyée pour faire le bien. Pauline est l’idéaliste, mais face à elle, Belvaux donne un visage à toutes les colères qui infusent le parti. L’histoire est ancrée dans le territoire, mais aussi dans le contexte culturel et socio-économique de la France depuis 2010: le chômage qui ne baisse jamais, la libération de la parole raciste, la révolte contre les élites consanguines. On entend même Eric Zemmour à la radio. Tandis qu’Agnès Dorgelle entend vouloir rendre la parole à la France silencieuse, les jeunes cadres du partis, tout droit issus de l’ENA et de Sciences Po, petit-bourgeois propres sur eux, veillent à policer le discours et les apparences, et à se trouver les égéries qui les feront rentrer dans le rang. A ce titre, Pauline la mère courage est la candidate idéale, la tête de gondole parfaite. Encore faut-il que les têtes de gondole se taisent, et ne se mêlent pas de vouloir reprogrammer le parti.

 

 

Chez Nous décortique les mécanismes de séduction et d’embrigadement d’un parti populiste en pleine quête de respectabilité, qui surfe sur l’air, les angoisses, les colères et les frustrations du temps pour aller regagner les votes des citoyens depuis longtemps dépolitisés, car déconnectés des politiques. Au-delà du destin particulier de Pauline, Lucas Belvaux incarne une multitude de personnages qui sont autant de facettes du parti – et assez peu de contradicteurs d’ailleurs. Le but est de comprendre, pas d’excuser, d’essayer d’analyser les différentes dynamiques à l’oeuvre.

 

Emilie Dequenne incarne avec un naturel saisissant une Pauline écrite pour elle, parvenant à merveille à entraîner avec elle le spectateur dans les coulisses de ce processus de séduction et d’embrigadement. Toute en empathie et en bienveillance, on la voit peu à peu avec stupeur s’éloigner de ses valeurs, tout en comprenant chacun de ses dévoiements. Face à elle, André Dussollier est parfait en médecin de famille bien sous tous rapports immergé dans les arcanes des instances dirigeantes d’un parti pour qui seul compte le but, peu importe les moyens. Chez Nous est une plongée glaçante dans les coulisses d’un parti qui se nourrit des rancoeurs d’autant d’électeurs qui se trompent de colère. Sa puissance d’évocation et l’urgence de son propos devraient permettre au débat de prendre corps, et surtout de prendre la distance nécessaire à la réflexion. Avec ce film, Lucas Belvaux a voulu sortir du temps de l’information, calibré à 2 minutes ou à 140 signes, pour nourrir les discussions. Si le risque est de prêcher des convaincus, la force du projet reste de prendre le temps de contrer la fast-pensée des partis populistes, en cherchant à comprendre plutôt qu’expliquer.

 

 

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