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Des femmes et des Magritte (et du cinéma belge)

Cette année aux Magritte, un lauréat sur deux était une lauréate. 

Une 8e Cérémonie exceptionnelle

Cette 8e Cérémonie des Magritte du Cinéma s’est avérée exceptionnelle à plus d’un égard. Parce qu’elle marquait le passage de BeTv à la RTBF – comblée par un succès d’audience qui n’était pas gagné d’avance. Parce que le politique a fait une incursion forte aussi bien dans les films nominés que dans les discours de nombre de lauréats. Parce que Insyriated, bouleversant film d’une actualité brûlante sur le conflit syrien, a fait un carton plein en remportant les 6 Prix pour lesquels il était nominé. Parce que la moitié des talents primés, toutes catégories confondues, sont des femmes. Vous ne rêvez pas. On ne parle pas des catégories genrées acteur/ actrice, mais bien des catégories neutres. Un fait assez inédit à l’échelle internationale.

Les réalisatrices à l’honneur

En 2018, on peut donc voir 4 réalisatrices primées dans une Cérémonie nationale annuelle de remise de prix. Si le Prix du Meilleur film et celui de la Meilleure réalisation est revenu à Philippe Van Leeuw pour son remarquable deuxième film Insyriated, on notera que les Magritte du Meilleur premier film, du Meilleur film flamand, du Meilleur film étranger en coproduction, et du Meilleur court métrage de fiction ont été décernés à des réalisatrices.

Solange Cicurel, réalisatrice de Faut pas lui dire, Magritte du meilleur premier film, s’en est la première étonnée avec une joie communicative en recevant son prix: « Non, vous ne rêvez pas, c’est une femme réalisatrice qui est devant vous, un mets rare de nos jours ». La surprise fut d’autant plus belle qu’elle gagne avec un film estampillé « de femmes », puisque Faut pas lui dire est une pure comédie girly, un feel good movie féminin, presque autant de gros mots dans une Cérémonie de remise de Prix, en général…

Julia Ducournau, Magritte du Meilleur film étranger en coproduction pour Grave, film de genre sanglant et pop sur une étudiante vétérinaire qui devient peu à peu carnivore, n’en dit pas moins, sur un ton plus grave: « Un premier film, et un film de femme, c’était pourtant la double peine ».

Fien Troch, déjà lauréate du Prix de la Meilleure réalisation au Festival de Venise, remportait samedi soir le Magritte du Meilleur film flamand pour son Home, son film choc sur l’adolescence.

Enfin dans la catégorie Meilleur court métrage de fiction, le Magritte a été décerné à Avec Thelma de Raphaël Balboni et Ann Sirot. Cette dernière n’a pas manqué non de plus de relever le caractère exceptionnel de ce prix: « Je suis très fière d’être, en cette 8e édition, la première femme à co-recevoir cette récompense dans cette catégorie, et je sais que je suis la première d’une longue série. Il y a trop de talents féminins dans ce pays pour qu’ils passent inaperçus. »

Des talents féminins à tous les postes

Réalisatrices et actrices ne sont pas les seules femmes à avoir été mises en lumière lors de cette Cérémonie. De nombreuses femmes ont également été sacrées à des postes artistiques clés. Outre les prix pour les meilleurs films et les comédiens et comédiennes sont remis les prix pour le scénario, le montage, l’image, le son, les décors, les costumes et la musique. Ont été primées dans ces catégories Sandrine Degeen pour le montage de Paris Pieds Nus, Sophie Van Den Keybus pour les costumes de Noces, Laurie Colson pour les décors de Grave, et Virginie Surdej pour l’image d’Insyriated. Là encore, une précieuse reconnaissance.

Et la profession dans tout ça?

Il y a quelques mois naissait un collectif de réalisatrices belges, ELLES FONT DES FILMS, qui tenait sa première réunion publique il y a une dizaine de jours dans le cadre de la 10e édition du festival Elles tournent. Etait d’ailleurs distribué lors de cette rencontre un petit dépliant avec quelques infographies (voir ci-dessous) illustrant la représentation des femmes dans la profession, suite à une étude (disponible ici) menée par Engender et Elles tournent entre 2010 et 2015 avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

EllesFontDesFilms

L’une des principales interrogations vient du fait que si les femmes sont représentées à peu près à part égale dans les écoles, l’accès à la profession semble constituer un net palier, et l’accès à une carrière sur le long terme demeure est encore moins sûr. Comme si les professionnelles entraient dans un goulot d’étranglement. Les chiffres montrent que si les projets de femmes sont bien aidés au niveau des commissions, le problème semble plutôt résider au niveau du dépôt des projets, et donc de la production. Pourquoi moins de projets de femmes entrent en production, notamment pour les catégories les plus financées, en l’occurence les 3e, 4e, 5e longs métrages?

Autre point noir, la question des modèles. Comment se construire sans modèles auxquelLEs s’identifier? Un petit film tourné par des étudiantes anglaises soulignait avec efficacité cette problématique: à la question « Pouvez-vous me citer une réalisatrice? », les personnes interrogées (des étudiants et étudiantes en cinéma, et des représentants de l’industrie) restent à peu de choses près toutes muettes… En Belgique, des réalisatrices célébrées à l’international comme Chantal Akerman ou Marion Hänsel ont ouvert la voie, mais une question se pose néanmoins: où sont les enseignantes?

A cet égard, les témoignages de trois jeunes étudiants en cinéma (deux jeunes filles et un jeune garçon) ont permis de mesurer le gouffre qu’il reste à franchir aussi bien en termes de représentation que de traitement pour parvenir à une égalité des chances professionnelles pour les hommes et les femmes dans le domaine du cinéma. Ajoutons à cela la question des minorités quelqu’elles soient – en gros, l’ensemble de la scolarité est évaluée et validée par des hommes blancs, et le constat s’avère édifiant. « C’est dur de se dire que tu dois être la première! » « Ca devient une mission de représenter une minorité, et c’est un poids important à porter, en plus de celui de la réussite des études »  « Ma plus grande souffrance, c’est que j’essaie de me retrouver dans un monde qui ne veut pas de moi. » « Comment un film avec une majorité de femmes peut être jugé comme communautaire alors qu’on représente 50% de la population? » « En gros, on choisit de dédier notre vie à un système qui nous rejette ». 

 

La pression est grande, et cet exceptionnel palmarès des Magritte (voir l’infographie ci-dessus!) offre une visibilité salutaire au talent et au travail des femmes dans le cinéma en Belgique. Des actions sont déjà menées, nous avions d’ailleurs rencontré en novembre dernier les 4 réalisatrices lauréates du premier Boost Camp, dont l’appel à candidatures pour la 2e session vient de s’achever. De nombreuses autres devront encore êtres menées pour oeuvrer à un futur toujours meilleur.

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