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« Le plateau, c’est l’endroit où je suis le plus heureux »: Masterclass avec Fabrice du Welz

Rencontre avec Fabrice du Welz, acte 2!

En avant-programme de la projection exceptionnelle (et unique en Belgique!) de son dernier film, Message from the King, l’Association des Scénaristes de l’Audiovisuel organisait avec le BIFFF une Masterclass dédiée à l’oeuvre de Fabrice du Welz, en présence du réalisateur bien sûr, mais aussi de Vincent Tavier, son producteur, co-scénariste, et fidèle compagnon de route: un beau moment de partage et de cinéphilie.

 

 

La Masterclass était animée par l’auteur et scénariste Laurent Brandenbourger, qui a proposé tout au long de la séance des extraits de films de Fabrice du Welz (Calvaire, Vinyan, Alleluïa), mais aussi d’oeuvres ayant profondément marqué son imaginaire, comme Massacre à la tronçonneuse de Tobee Hooper, ou encore L’Heure du Loup d’Ingmar Bergman.

 


 

Calvaire, Alleluia et bientôt Adoration: une fascination pour les représentations religieuses?

J’ai été élevé en pension dans un collège catholique très strict, et j’y ai développé une fascination assez violente pour les représentations religieuses. Elles ont très tôt enflammé mon imagination, bien que je ne sois pas croyant – juste un peu mystique. Je suis absolument fasciné par la passion du Christ, et je porte en très haute estime l’oeuvre de Mel Gibson sur le sujet. Un critique disait qu’à cet égard, il était le Antonin Artaud américain, un créateur déchiré par un mysticisme féodal. Un vrai cinéaste de chair, et de viscères. Pour Gaspard Noé, Gibson est le dernier réalisateur américain qui croit vraiment en Dieu…

 

Le traumatisme initial: Massacre à la tronçonneuse….

Ado, ma mère m’autorisait à aller au vidéoclub tous les week-ends, et j’étais assez libre dans mes choix. Je trainais souvent au rayon des films d’horreur. J’étais évidemment très attiré par leurs jaquettes incroyables, du sang, des monstres, des poitrines généreuses. J’ai vu beaucoup de films d’exploitations, avec lesquels j’entretenais un rapport très ludique, ils m’amusaient beaucoup. Jusqu’au jour où j’ai découvert Massacre à la tronçonneuse, un choc dont je ne me suis jamais remis. Dans la foulée, j’ai découvert L’Exorciste, un vrai choc métaphysique dans sa façon d’appréhender le Mal. Ma vocation de cinéaste vient de là, Massacre, L’Exorciste, et puis Psychose, Hitchcock, qui m’ont aussi mené vers la peinture puis la littérature. Un film comme Massacre sublime le grotesque, et fonctionne sur tous les tableaux, aussi bien sur le plan commercial et que sur le plan artistique. Il transcende les genres. J’ai un vrai problème quand on commence à hiérarchiser les cinéastes, à penser que Cronenberg, c’est plus noble qu’Argento. Moi, je veux pouvoir aimer Les Sous-Doués, et Ingmar Bergman, je n’y vois pas de problème. J’aime le cinéma pour ce qu’il est, les cinéastes pour ce qu’ils font.

 

 

La place du grotesque

A l’écriture avec Vincent Tavier, on n’hésite pas à imposer des situations extrêmes, à la limite du grotesque. C’est à la réalisation, sur le plateau que l’on affine les choses. Mais on tient beaucoup à cette poésie du grotesque, qui a un peu disparu aujourd’hui.

Vincent Tavier: Moi, mon éducation vient aussi de la peinture, de peintres comme Bosch, Bruegel, dont l’oeuvre est nourrie de grotesque. En plus quand on a produit Calvaire, on avait l’inconscience de ne pas se censurer – ce qui revient à peu près à te tirer une balle dans le pied quand tu vas chercher des financements. On a assumé le genre, tout en faisant un film d’auteur, et cette schizophrénie nous a parfois desservis. 

 

 

Cinéaste cinéphile

Je suis un cinéaste cinéphile. Pour chaque film, j’ai des matrices très fortes. Je veille à essayer de me débarrasser un peu des référents. Mais il y a des séquences, comme celle des oiseaux empaillés dans Psychose par exemple, qui m’obsèdent de façon quasiment pathologique… Le cinéma des autres m’intéresse plus que le mien.
Cinéaste instinctif

J’ai une véritable obsession pour la forme, ce n’est pas pour rien que je vénère Hitchcock ou De Palma, mais avec le temps, je m’intéresse de plus en plus au tourment, au basculement. Je crois que je suis plutôt un cinéaste instinctif, et pas vraiment un cinéaste architecte mû par son cerveau, qui prévoit tout en amont. Je suis très physique, même sur le plateau. Ce que je préfère je crois, c’est travailler avec les acteurs, je suis à leurs côtés pendant les prises, je joue avec eux. Travailler avec des acteurs américains comme Chadwick Boseman, Luke Evans, Teresa Palmer, franchement, ça valait tous les problèmes que j’ai rencontrés sur Message from the King, c’était incroyable, et cette qualité de jeu et d’implication dans le travail pourrait me suffire pour retenter l’aventure aux Etats-Unis.

Le travail avec Laurent Lucas et Lola Duenas sur Alleluia, c’était incroyable aussi. Ils sont tous les deux très différents dans leur approche du jeu, ce qui a posé parfois de vraies questions de tempo. Pour la dernière scène par exemple, on voulait la tourner en plan séquence, mais c’était extrêmement compliquée pour plein de raisons, et notamment la différence de rythme entre les deux acteurs. Lola monte très vite en émotion, alors que Laurent lui est d’une précision toute suisse. Je dois dire que c’est un acteur fascinant. C’est un rôle difficile que celui d’Alleluia, et j’ai essuyé pas mal de refus d’acteurs connus, qui ne voulaient pas endosser un rôle de lâche. Ca fait peur aux hommes la lâcheté. La plupart des comédiens sont plutôt pleutres à ce sujet. Mais Laurent, c’est une véritable éponge au service du personnage, qui à aucun moment n’a eu peur pour son image, sa virilité.

 

 

Mes scénarios sont assez courts, et simple. Les personnages sont au coeur du descriptif. Avant le tournage, j’accorde beaucoup d’importance au storyboard. Et puis une fois sur le plateau, le scénario est relégué au second plan. Ce que je veux, c’est le dépasser, ce qui m’intéresse, ce sont les émotions, les viscères… Je travaille comme un peintre, un plasticien. Le plateau, c’est l’endroit où je suis le plus heureux.

 

 

Vincent Tavier : Au moment du scénario, quand on n’a pas encore les acteurs, les personnages sont encore très ouverts. On essaie d’écrire des situations fortes, dans des paysages forts. Fabrice se base sur la construction d’une géographie imaginaire. Dès l’écriture, on fait des repérages. Les scénarios sont assez programmatiques, et laissent beaucoup de place à la mise en scène.

 

Je suis un peu dogmatique. Je trouve ma liberté dans les contraintes, je peux m’interdire une couleur, des plans. J’essaie de mettre en place des dispositifs intemporels. Je veux éviter que les films ne vieillissent instantanément, et le meilleur moyen de leur conférer de la modernité, c’est de faire des choix de mise en scène forts. Je ne suis pas un cinéaste réaliste, je pars d’une réalité, qui bascule dans une abstraction cinématographique, qui dérive vers le grotesque, la poésie. La déferlante du cinéma réaliste récemment, ça finit par m’ennuyer. On dirait que tout le monde a les mêmes références, c’est du Pialat à toutes les sauces. Pour moi l’abstraction, c’est l’essence du cinéma, en tous cas de celui que j’aime.

 

 

Ca amène aussi des choix forts en termes de direction artistique. Je travaille très en amont avec mon DA, Emmanuel de Meulemeester, et on veille à ce que des films comme Calvaire, ou Alleluia soient difficiles à situer dans le temps ou l’espace. On fait un travail similaire avec mon chef opérateur Manu Dacosse, le but est d’épurer au maximum, pour arriver à la quintessence des personnages.

 

Vincent: Le travail est très collaboratif, dès le scénario. Que ce soit Emmanuel ou Manu, ils sont présents dès le début du processus, et nourrissent le projet.

 

De l’empathie

Pour moi l’empathie, c’est depuis le début une grande question, et un grand obstacle. Elle est fondamentale à toute histoire, et pourtant, je sens que c’est l’une des limites de mon cinéma. Quand je tournais Calvaire, je frimais un peu, en pensant qu’on s’en foutait de l’empathie. D’ailleurs, le personnage principal de Calvaire est un peu une coquille vide, dans laquelle tout le monde se projette. Pour moi, le vrai personnage à conflit, c’était clairement Paul Bartel, celui par lequel venaient les turpitudes.

Pour Alleluia, j’ai choisi de modifier la fin, qui était bien plus dure, notamment par rapport à l’enfant, qui est le seul personnage dans le ressenti, une sorte de conscience omnisciente dont l’instinct de survie l’emporte sur le reste.

 

 

Des films de paysage

Vinyan, c’est mon film préféré, avec tous ses défauts. Ca a été une expérience complètement folle, j’étais sur un bateau en Thaïlande, je faisais mon Apocalypse Now! Le scénario était beaucoup plus écrit à la base, mais à quelques jours du tournage, on a perdu 1 million d’euros. J’ai pêché par orgueil, et je n’en ai pas vraiment tenu compte. Je pensais que la forme aller amener l’émotion, mais on avait dû faire des coupes, ce qui amenait de vrais dysfonctionnements narratifs, ça a déforcé les personnages, notamment la relation de couple. Mais ce film a provoqué chez moi des émotions très intenses. Le plan final, où l’on voit Emmanuelle Béart cernée par les enfants de la forêt, presque ensevelie sous eux, je pense qu’on a touché une certaine grâce à ce moment-là. J’ai eu le sentiment que les choses m’avaient en partie échappé. Il y a eu comme un alignement dont je n’étais plus tout à fait maître, et c’est quelque chose que je recherche, encore et encore.

 

 

 

Metteur en scène
En fait, je suis avant tout metteur en scène. Et je trouve que c’est une fonction de plus en plus galvaudée, n’importe quel acteur se met à faire de la mise en scène aujourd’hui. Moi j’aime mon travail, et c’est d’ailleurs surement pour ça que ça ne me gène pas d’alterner les projets très personnels et les films de commande. Je crois que j’aurais adoré travaillé à l’époque des studios, enchaîner les films. Si j’ai de la chance aujourd’hui, à la fin de ma carrière, j’aurais réalisé quoi, 15 films? 20 films si j’ai beaucoup de chance? Dans les années 50, les réalisateurs n’arrêtaient pas de travailler, une carrière, c’était 50 films! J’adore tourner. Bon, c’est sûr qu’il va falloir que je fasse un peu de box-office à l’avenir si je veux pouvoir avoir la carrière dont je rêve… Mais au final, ce que je fais, tous les jours, c’est réaliser mon rêve d’enfant, être cinéaste. Ca demande de la passion, du temps, des sacrifices. Il faut être un peu cinglé quand même pour faire des films. Et un peu maso. J’ai des modèles écrasants de cinéastes, je sais que je ne les atteindrais jamais, et pourtant je dois vivre avec ça. Mais le plus important, et je crois que ça vaut pour tout le monde, c’est de constamment interroger l’enfant que l’on a été, ne pas faillir aux pactes que l’on a passés avec soi-même quand on était enfant….

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