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Rencontre avec Amélie van Elmbt

C’est aujourd’hui que sort dans les salles belges Drôle de père, le deuxième film d’Amélie van Elmbt, Prix Cinevox lors du dernier FIFF de Namur. Nous avons rencontré la réalisatrice à l’occasion du Festival…

Après cinq années d’absence, Antoine (Thomas Blanchard) revient à Bruxelles, décidé à affronter son passé. Il frappe à la porte de Camille, la femme qu’il a aimée et la mère de leur petite fille Elsa (Lina Doillon, la propre fille de la réalisatrice), qu’il n’a jamais rencontrée. Lorsqu’il arrive, Camille est sur le point de partir pour un voyage d’affaires important. Elle attend la baby-sitter qui tarde à arriver. Camille panique et demande à Antoine d’attendre la baby-sitter cinq minutes pour ne pas rater son avion. Pris au dépourvu, Antoine accepte. Il est bien loin de s’imaginer que la baby-sitter n’arrivera jamais et qu’il va se retrouver seul face à sa fille pendant trois journées d’été.

D’où vient ce projet, sur le fond comme sur la forme?

Il y a plusieurs choses. La première, c’est que j’élève ma fille seule depuis qu’elle est tout petite. Comme elle me voit tout le temps travailler sur mes projets, je trouvais ça intéressant de lui faire partager ma passion pour le cinéma.

Par ailleurs, mon travail est basé sur l’idée de la rencontre, une rencontre qui se passe simultanément dans la fiction et dans la vie. Les deux personnages se rencontrent pour la première fois le premier jour de tournage. Je travaille dans la chronologie, sur une histoire qui n’est pas uniquement portée par le scénario, et existe aussi hors cadre, dans la vie qui s’élabore autour de la fiction. D’où l’envie de rencontrer cette rencontre.

Le film pose cette question: qu’est-ce qui fait un père?

Quand j’ai eu ma fille, je l’ai sentie grandir dans mon ventre, c’était quelque chose de très fort, et de très physique.Quand on devient père, c’est en plusieurs étapes souvent, c’est dans le lien qui se crée avec l’enfant que le père se reconnaît père, et l’enfant se reconnaît enfant du père. C’est un processus de double reconnaissance, qui doit se passer à deux. Et si il n’y a pas eu cette connexion au début de la vie de l’enfant, si le père arrive après 5 ans?

Et puis 5 ans, c’est un âge très particulier que j’aime beaucoup, je voulais capter cette spontanéité, cette fluidité, cette absence de conscience de la caméra.

Lina a appris le scénario de façon visuelle, sans texte, avec des clés de compréhension. Je voulais qu’elle puisse incarner Elsa librement, c’était important.

J’ai essayé de filmer ce lien qui se crée dans la longueur, illustrer ce que c’est que de passer concrètement du temps avec un enfant au quotidien. Le lien se passe souvent dans des choses qui semblent insignifiantes. Ca se joue dans la qualité du temps qu’on est prêt à donner. 

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Quelle est la place de l’improvisation au tournage?

Tourner dans ces conditions laissait forcément beaucoup de place à l’improvisation, ou en tous cas au vécu des situations. L’écriture s’est nourrie par mon expérience quotidienne avec Lina, évidemment. Je voulais montrer que s’occuper d’un enfant pendant une journée, c’est énorme comme travail et responsabilité. 

On a écrit le scénario du point de vue de Lina, avec une orthopédagogue. Par exemple, on ne lui a rien révélé du secret, du fait qu’Antoine est son père. Elle ne l’a su qu’à la fin du tournage, à la dernière scène. Quand on racontait l’histoire à Lina, elle découpait des dessins, qu’elle déplaçait pour se repérer dans l’espace et le temps. Avant chaque prise au tournage, on utilisait ces dessins pour lui rappeler l’enjeu de la scène. Quand j’avais besoin d’entendre des phrases pour faire avancer la narration, je la lui soufflais pendant la scène, ou lui en parlais juste avant. Je voulais qu’elle conserve sa liberté, qu’elle puisse bouger et parler comme elle le souhaitait. Parfois c’est elle qui nous donnait des idées. Il y a vraiment cette idée du temps qu’on passe ensemble. Avec un enfant de 5 ans, tout tourne autour du fait d’être ensemble dans le présent, de l’incarner, et pas autour de grandes thématiques abstraites.

Cela reste à la frontière que j’aime bien entre réalité et fiction.

En fait c’est un film de famille en famille?

J’ai été voir Les Films du Fleuve parce que c’est une famille, ils travaillent en petit comité, c’est ce dont j’avais envie. Et puis je tourne comme eux en chronologie, alors je me suis dit qu’ils pourraient comprendre mon cinéma. J’ai envoyé mon scénario sans y croire, ils ont mis du temps à répondre, j’avais presque oublié! Le financement a été compliqué, ça ne s’est pas passé comme je l’imaginais. Les conditions de tournage étaient difficiles en termes de timing, mais c’est inhérent au cinéma d’auteur, non? Luc et Jean-Pierre sont très discrets, ils ne prennent pas trop d’espace, ils ont conscience du poids de leur nom. J’ai beaucoup appris. Je n’ai pas encore réussi à créer ma famille de cinéma, mais maintenant c’est quelque chose que je voudrais développer. 

Je voulais faire quelque chose de ma vie quotidienne. Je me suis majoritairement consacrée à ma fille depuis sa naissance, mais comme je suis obnubilée par le cinéma, il fallait que je fasse quelque chose en dehors de mon rôle de mère. A un moment il fallait que mes rôles de mère et de réalisatrice se rejoignent. Et puis j’avais besoin de travailler aussi. Réfléchir au film, c’était une respiration dans mon quotidien finalement.

Les décors sont particulièrement soignés, surtout les deux appartements d’Antoine et de Lina. Comment les avez-vous conçus?

L’appartement de Lina et sa mère, ça devait être neutre, assez bourgeois, et surtout monumental. La lumière y est un peu surréaliste, très blanche, elle crée comme un halo. C’est assez froid, et on a l’impression que les personnages sont un peu perdus dans l’espace. Antoine et Elsa ont l’air seuls au monde dans ce lieu, comme s’ils avaient perdu leurs repères. 

Mais quand on entre dans le monde de Thomas, quand le lien se crée, c’est là que le conte commence, je voulais que ça devienne presque surréaliste. On a beaucoup travaillé les couleurs, le rouge, le vert, de manière très saturée. On voulait vraiment que le décor ait un côté onirique, un peu féérique. On voulait que le spectateur ressente qu’il a un univers fort en dehors de sa relation avec la petite fille. Le faire vivre avant, et à côté. Un univers un peu enfantin aussi. Lui-même a quelque chose de l’enfance qui est encore très présent, et cela interpelle sur la façon dont il va pouvoir accueillir un enfant dans sa vie.

Copyright: Alice Kohl/ Un grand moment de cinéma

Le film parle aussi beaucoup de transmission…

C’est l’une des thématiques qui m’intéresse. Parmi mes amis, je suis à peu près la seule à avoir eu un enfant aussi jeune. Je remarque beaucoup que notre génération de trentenaires a un grand souci d’accomplissement social, et se demande longtemps si elle est prête à faire des enfants. Mais moi je pense que c’est aussi par les enfants qu’on s’accomplit. Ce personnage veut absolument avoir son restaurant. Beaucoup de gens autour de moi investisse beaucoup dans le travail, et donc peu dans leur vie personnelle. Avant, le cinéma passait avant tout pour moi, rien d’autre ne comptait. Ce que je trouve beau dans ma maternité, c’est que ma fille me guide vers moi-même, sans cesse. Elle m’apprend énormément. Grâce à elle, je suis vraiment ancrée dans le monde. Je ne me perds pas dans ce que ça pourrait être l’exaltation de ma passion, le cinéma. J’ai une vraie stabilité. Dans le film, Antoine devient quelque chose qu’il n’aurait jamais pu être. Elle lui offre cet accomplissement, comme un cadeau, lui donne ce qui lui manque. Elle lui donne aussi une parole d’amour.

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Quels sont vos projets?

Cela fait longtemps que j’ai envie d’aller aux Etat-Unis, faire un film là-bas, c’est vraiment une chance à saisir, d’autant que je suis soutenue depuis mon premier film par Martin Scorsese. Cela fait 5 ans déjà que j’ai fait mon premier film, et je trouve ça insupportable d’attendre des financements sans travailler. Là je travaille à l’adaptation d’un roman, dans un langage assez radical, ça s’appelle L’Amour même. Je travaille toutes les semaines avec des artistes du spectacle vivant. J’essaie de créer un espace où on peut essayer, rater, créer des choses. C’est un film non dialogué, dans les sensations. Je commence d’ailleurs à travailler avec Juliette Van Dormael. Si je devais l’écrire, ce serait plat, mais quand je le mets en situation, avec des corps, les idées fourmillent. C’est de la recherche en fait!

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