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Rencontre avec Jean-Philippe Martin, réalisateur de « Sonar »

On a rencontré Jean-Philippe Martin, qui nous parle de son parcours, des origines de son premier long métrage, Sonar, et de son rapport particulier au son. On suit dans Sonar le voyage intime et physique de Thomas, ingénieur du son, dont la passion est de réaliser des portraits sonores. Figé dans le souvenir d’une liaison amoureuse, il vit reclus dans son studio d’enregistrement. Quand Amina, jeune femme solaire, s’impose dans sa vie et livre son histoire, elle apparait comme un sujet de portrait rêvé. Pour savoir qui elle est vraiment, Thomas devra tendre son micro, de la banlieue au Maroc, et réapprendre à écouter.

D’où venez-vous?

Je viens du Sud-Ouest de la France, je suis arrivé en Belgique il y a 20 ans pour faire l’INRACI. Je me suis retrouvé à réaliser des fictions, alors que j’étais plutôt venu apprendre à utiliser une caméra pour faire des documentaires. Mon film de fin d’études était déjà une fiction, puis l’année d’après j’ai gagné une compétition de scénario, le Prix Kieslowski, qui offrait la production du court métrage. J’ai fait plusieurs courts et documentaires, dont un sur Manou Gallo, musicienne ivoirienne qui vit à Bruxelles partagée dans sa vie de femme entrera culture d’origine qui la pousse vers la maternité, et son envie de s’accomplir en tant que musicienne en Europe. Déjà un portrait musical, sonore. Sonar a mis du temps à arriver…

Quelles sont les origines du projet?

D’une somme de choses qui me constituent! J’avais envie de traiter la question du, ou plutôt des sons, parce que j’ai enregistré beaucoup de choses lors de mes voyages, et c’est ce qui me ramène le plus efficacement dans mes souvenirs. J’avais envie d’écrire un récit d’ouverture, une aventure éclairante comme j’ai pu en vivre lors de mes voyages.

Le son me ramène immédiatement dans mes souvenirs.

Le défi du film, c’est mettre le son à l’image. Comment cela se joue-t-il à l’écriture?

A certaines étapes de l’écriture, c’était presque trop écrit, et c’était difficile à faire comprendre au lecteur. Cela a même pu être problématique dans le développement du projet. Faire passer le son à l’image, ça marche, mais à l’écrit… Mes influences, c’était notamment Conversations Secrètes de Coppola, Blow Out de De Palma. C’est un film sur le son, mais surtout film sur la parole, sur le contact, le rapport à l’autre. Ce personnage singulier d’ingénieur du son, c’était un passeur. Ouvrir son micro, tendre son micro signifiait pour lui être à l’écoute, une représentation physique du processus en somme.

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Comment avez-vous choisi de traiter le son à l’image?

Je voulais ne pas forcément être dans un lien causal entre l’image et le son. C’est hallucinant le nombre de possibilités que ça ouvre. Chaque son amène quelque chose de différent à l’image, modifie la narration, le récit. Il y avait plusieurs niveaux de réflexion par rapport au son: le portrait sonore d’Amina en tant que tel, la façon dont le son se décale par rapport à l’image, la façon dont Thomas ressent le son.

Eviter le lien causal entre l’image et le son.

Le montage son a eu un rôle prépondérant?

Oui, d’autant que sur mon court métrage Lapin aux cèpes j’avais été frustré lors de cette étape, j’avais l’impression de faire du remplissage, ou en tous cas de ne pas amener trop d’idées pour bonifier le film à ce moment-là. Je trouvais ça décevant de ne rien avoir de plus à proposer. Il fallait ouvrir ce champ, explorer cet univers. Quand on fait le focus sur ça, ça devient magique!

En partant à la recherche des origines dune autre, c’est finalement lui qu’il trouve…

L’autre est la solution de son propre bien-être. Se montrer généreux dans son rapport aux autres et au monde, ça ne peut que nous faire du bien, nous amener de la sérénité. C’est un discours un peu humaniste, mais que j’assume complètement. Je suis persuadé de ça, que la solution à tout mal-être, c’est l’autre. A une époque on l’on communique à tort et à travers, on perd pourtant parfois de vue la communication directe.

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Amina aspire à réinventer son histoire, tout en retournant vers ses origines

Je voulais parler du droit à ne pas être déterminé par ce que l’on représente aux yeux des autres, du fait de nos origines, de notre milieu. Amina joue des codes de la beurette qu’on lui renvoie sans cesse. Elle s’en sert parfois en se faisant passer pour une sans-papier, elle peut grossir le trait pour faire pleurer, parce que c’est l’identité qu’on lui a toujours renvoyée, et à laquelle elle a dû faire face. Au final on est tous confrontés aux même problèmes, on se construit des barrières par peur, par pudeur parfois. Souvent on fuit en avant. On a tous la même fragilité, que ce soit Amina, Thomas, ou Wyatt, ils ont tous des fêlures qui les rendent profondément humains et les rassemblent. 

Eminé m’a d’emblée amené vers une Amina qui m’a surpris. Avec Baptiste, on a fait le travail inverse, on a cherché à remonter en arrière, fermer ses espaces.

Pouvez-vous nous parler un peu du casting?

J’ai évidemment été particulièrement sensible à la voix un peu éraillée d’Eminé, un peu basse, mais qui se craque dès qu’elle monte dans les aigus, elle a un timbre très particulier. Dès le casting, elle s’est imposée par sa présence et sa force, elle n’a pas hésité à me mentir, notamment sur son âge. Eminé m’a d’emblée amené vers une Amina qui m’a surpris. Et derrière, sa fragilité.

Pour le rôle de Thomas, Baptiste semblait à l’opposé de ce que je recherchais. J’avais imaginé un Thomas assez rugueux, assez physique, une masse, qui allait s’ouvrir au fil du récit.  Quand j’ai rencontré Baptiste, il était déjà en quelque sorte le Thomas de la fin du récit. On a donc dû faire le travail inverse, remonter en arrière, fermer ses espaces, le rendre obtus pour qu’il laisse passer la lumière au fur et à mesure…

Pour le rôle de Wyatt, j’ai eu un choix de luxe au casting! Mais Bernie Bonvoisin était le personnage en fait, ce musicien un peu bougon, ce vieux rockeur. Il est à la fois massif, et fragile, et d’une grande sensibilité. Quant à Brisa Roché, je cherchais pour Lisa un personnage uniquement sonore, reconnaissable par son accent. Au début je pensais plutôt à une chanteuse flamande, mais j’ai repensé à Brisa (une chanteuse américaine installée en France, ndlr) que je suis depuis ses débuts. C’est quelqu’un d’à la fois très lunaire, et très ouvert.

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Sonar, c’est aussi une drôle d’histoire d’amour?

C’est une histoire d’amour, un roman noir… Je joue pas mal avec les codes, la première partie est construite presque comme une comédie romantique matinée de film noir. Je ne voulais pas d’une  résolution trop heureuse pour cette histoire, même si on en a tourné une! Ce n’était pas le sens du film. Ces personnages ne sont pas foncièrement amoureux, ils se sont juste rentrés dedans, et se sont faits du bien dans leur collision. Ils seront peut-être amoureux plus tard, mais ils sont partis sur de mauvaises bases. L’un et l’autre sont obligés de s’ouvrir. Je parle aussi d’une certaine idée de l’amour, la nécessité d’être ouvert à l’autre. Cette générosité doit arriver dans le rapport au monde, mais aussi dans le couple.

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Le voyage a aussi une place prépondérante?

J’avais envie d’un récit initiatique, l’idée de confronter un parcours intime et un parcours géographique, avoir ces deux territoires qui se répondent. Dans ma vie, le voyage a été essentiel, il m’a constitué et formé. Evidemment, cela devait se retrouver dans mon premier film. C’est toujours pour moi la meilleure façon de faire le point sur soi-même, et parfois de se réinventer.

J’avais envie d’un récit initiatique, l’idée de confronter un parcours intime et un parcours géographique, avoir ces deux territoires qui se répondent.

Sonar, premier long métrage de Jean-Philippe Martin, avec Baptiste Sornin, Eminé Meyrem, Naidra Ayadi, Bernie Bonvoisin, produit par Hélicotronc (voir notre interview avec les producteurs) sort ce mercredi 7 juin en Belgique

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