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Sahim Omar Kalifa, « Zagros »: « Au final, les hommes sont aussi peu libres que les femmes »

Sahim Omar Kalifa sort aujourd’hui son premier long métrage, Zagros, tout auréolé du Grand Prix et du Prix d’interprétation reçus lors du dernier Festival International du Film de Gand, ainsi que du Prix de la Meilleure Réalisation et du Prix du Public reçu ce week-end à Arras. Nous avons interrogé le réalisateur sur les origines de ce projet si marquant, et sur ses enjeux. Zagros suit le parcours d’un berger qui quitte ses montagnes du Kurdistan pour la Belgique par amour pour suivre sa femme, harcelée dans leur petit village, mais qui ne parvient pas à faire face à cette acculturation, et au poids des traditions et de la famille. Il revient pour nous sur son parcours, et l’origine de ce premier film.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours?

Je viens du Kurdistan. Mon père était actif sur le plan politique, et il a dû quitter le pays en 1996, suivi trois ans plus tard par ma mère et mes frères et soeurs. Comme j’étais majeur, je ne pouvais pas avoir de visa. J’ai terminé mes études de comptabilité au Kurdistan, et j’ai décidé de les rejoindre en Belgique en 2001. J’ai dû traverser illégalement, faire appel à des passeurs. C’était tellement difficile, que j’ai même pensé un moment que risquer sa vie pour une vie meilleure, c’était d’abord risquer sa vie.

Quand j’ai eu fini mes études de comptabilité en Belgique, l’un de mes amis m’a dit: « Toi qui parle tout le temps de cinéma, fais des études de cinéma! »  Je me suis inscrit à Sint Lukas en 2004. Mon film de fin d’études a reçu la VAF Wild Card du meilleur film de fin d’étude flamand, ce qui a représenté un grand honneur bien sûr, mais surtout un indispensable accélérateur pour ma carrière.

D’où vient l’idée du film?

Je fais toujours des films proches de mon expérience. J’ai dû moi aussi prendre des décisions dans ma vie à cause de la pression culturelle ou familiale. Je viens aussi d’une région magnifique, où les paysages sont majestueux, et mon arrivée en Belgique a été difficile. Contrairement à Zagros, j’ai réussi à m’intégrer dans la société belge.

Le village dans lequel j’ai grandi était très conservateur. Quand les Turcs sont partis et ont laissé en place un gouvernement kurde, on a vu arriver dans nos villages des guerrières, des femmes fortes qui m’ont grandement impressionné, d’autant que leur liberté contrastait durement avec les brimades que subissaient les femmes dans mon village.

Vous traitez de la question de la condition des femmes au travers du portrait d’un homme, pourquoi ce choix?

Zagros est berger, mais c’est un berger moderne, même si sa famille est très conservatrice. Au contact de la guerilla réfugiée dans les montagnes, il a rencontré sa femme, Havin, qui est très émancipée, qui tient à sa liberté. Quand Havin arrive en Belgique, c’est un paradis pour elle. Pas pour Zagros, mais il veut qu’elle soit heureuse. Sa femme importe plus pour lui que son attachement à la terre. Mais au final, les hommes sont aussi peu libres que les femmes.

Le poids des traditions est lourd à porter pour les hommes?

Le père de Zagros ne peut plus regarder les villageois dans les yeux. Pour conserver sa position, il est prêt à sacrifier d’autres gens sur son chemin. Au Moyen-Orient, on prend rarement des décisions pour soi-même, le regard des autres est déterminant.

On est frappé par l’ironie tragique qui s’abat sur Zagros…

Les personnages s’interrogent toujours sur leurs décisions dans mes films. Est-ce la bonne décision? En général, non! Au final, Zagros est puni partout, en Europe comme en Turquie. Son erreur ne souffre aucun pardon, aucun retour en arrière. Sa réponse n’est une solution nulle part.

Quels sont vos projets?

Je viens de recevoir une aide au développement pour la version long métrage de mon court, Bagdad Messi. On espère tourner à l’automne 2018.

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