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Un homme à la mer : vivre enfin…

Si le film était sorti il y a trois mois, on aurait dû batailler ferme pour vous pousser à vous y intéresser.  Aujourd’hui, notre mission est peut-être un rien plus simple. Car Un homme à la mer est le premier long métrage à découvrir au cinéma avec, en vedette, le héros de La Trêve, Yoann Blanc.

 

 

 

 

Quand on aime frénétiquement le cinéma, qu’on fréquente avec avidité les salles obscures, il se crée forcément des accointances avec l’univers de certains auteurs dont on se sent particulièrement proche. La découverte de leur nouveau film est assez différente des autres plaisirs cinématographiques.

Plus intime, plus subjective aussi sans doute. Mais le rapport au cinéma de l’extrême majorité des spectateurs n’est-il pas essentiellement subjectif? ? L’objectivité revendiquée des critiques les plus caustiques n’est-elle pas, elle-même totalement subjective, forgée par une expérience personnelle qui ne ressemble à aucune autre?

Ce préambule pour dire que même si elle n’est encore qu’à l’aube de sa carrière, Géraldine Doignon est, depuis ses deux courts et surtout depuis le subtil et intense De leur vivant, une de nos réalisatrices favorites. Nous attendions donc son deuxième long métrage avec une impatience qui peut étonner le commun des mortels.

Au risque évidemment d’être déçus…

 

 

Dans Un homme à la mer, Géraldine Doignon suit l’itinéraire de plusieurs personnages. Mathieu est biologiste marin. À près de 40 ans, il passe son temps, l’œil vissé sur son microscope, à découper de minuscules cadavres d’organismes marins. Une passion ? Ça y ressemble. Mais de l’extérieur seulement, car au fond, Mathieu n’est pas heureux. Sa vraie passion, c’était la mer. Pas les aquariums. Encore moins les poissons morts. Plus les années défilent, plus il se recroqueville, plus il s’assèche.

Sa femme est une danseuse professionnelle en fin de carrière, qui a un peu de mal à récolter encore de beaux rôles. On la sent aigrie, mais elle s’accroche désespérément au fantôme de sa vie passée. Elle est belle et élégante, mais de plus en plus froide et lointaine.

Un jour, ce petit univers bascule : Christine, la belle-mère de Mathieu, disparaît sans laisser de mot. Or, Mathieu l’a croisée par hasard et elle lui a demandé de ne pas parler de cette rencontre impromptue. Il tient donc une piste. Attiré par cet élan et curieux de la comprendre, l’homme taciturne s’invente une mission et part à sa recherche.

Assez rapidement, il va la retrouver dans une maison isolée au bord de la mer, une demeure chargée de souvenirs ou peu à peu les deux personnages apprendront à reprendre leur vie en main.

 

 

Ainsi raconté le fil semble ténu, mais le film est intense. Et bouleversant.

La raison profonde de cette réussite repose sur une conjonction de talents d’autant plus improbable pour le cinéphile de base qu’ils émanent de personnalités qu’il connaissait peu il y a quelques semaines encore. Depuis lors, la roue a peut-être tourné grâce au phénomène La trêve qui réunit des centaines de milliers de téléspectateurs chaque dimanche sur la Une.

 

Tête d’affiche de la série et du film, Yoann Blanc nous offre une fois de plus une composition d’une subtilité rare (rarissime). Renfermé, doux, absent parfois et néanmoins intense, ce comédien qui brille depuis des années sur les scènes de théâtre excelle dans la retenue et dans la délicatesse. Silencieux, il provoque l’empathie et emmène le spectateur dans son sillage. Son personnage ici est loin de celui de La Trêve, le ton du film est à mille lieues de la série de Matthieu Donck, mais malgré cela le déclic se fait instantanément. Parce que, dorénavant, Yoann est un visage familier, une vedette (même s’il détestera sans aucun doute qu’on le qualifie ainsi).

 

 

L’autre formidable surprise du film est une comédienne connue elle aussi des seuls aficionados du théâtre contemporain. Repérée dans Sœur Sourire ou dans le syndrome du cornichon, dernier court en date de Géraldine Doignon, Jo Deseure hérite ici de son premier grand rôle au cinéma. Une sublime révélation tant cette femme d’âge mûr à la beauté naturelle fascinante offre une lumineuse composition d’une rare intensité.

À leurs côtés, Christian Crahay, la danseuse Bérangère Bodin, et des tas de rôles moins longs, mais tous tenus à la perfection, desquelles on extraira le jeune Française Joséphine Stoll, touchante dans chacun de ses gestes, chacune de ses ambiguïtés.

 

Le risque avec un tel casting serait sans doute de voir les protagonistes jouer de façon « théâtrale », un peu décalée donc. Ce n’est jamais le cas ici, preuve que Géraldine Doignon est une formidable directrice d’acteurs en plus d’être une réalisatrice sensible et une scénariste qui surprend par sa maturité, la délicatesse de sa démarche et son sens du dialogue concis et déroutant, mais juste et frappant (mention spéciale à la scène des retrouvailles, aussi sobrement que subtilement dialoguée).

 

 

À moins de quarante ans, Géraldine Doignon (qui a reçu l’aide de Jean-Sébastien Lopez pour peaufiner son scénario) pose ici des questions essentielles sur le sens de nos existences et l’aliénation de nos quotidiens qui étouffent nos rêves. Elle pose sur ses personnages un regard plein de compassion empreint d’une sagesse bienveillante qui ne correspond pas vraiment à son âge, mais qui inspire le plus profond respect.

 

Même si le film est plutôt lent, épousant le rythme naturel des pérégrinations des personnages et de leur cheminement intérieur, sans artifices, tout concourt à le rendre rare et précieux.

Dans cette convergence de talents méconnus qui ont heureusement la vie devant eux, on épinglera également l’expertise bluffante de Colin Lévêque qui ne compte jusqu’ici à son palmarès que des courts, des docus (dont Red Star Line) et des jobs d’assistant. Son travail sur la lumière et sur le cadre est éblouissant (on a presque envie d’applaudir la perfection de certaines compositions, si si, à ce point). Qu’il opte pour les plans très larges ou très serrés, ses ambiances sont toujours hypnotiques. Subtiles, mais saisissantes.

 

 

Ici aussi, Géraldine Doignon et ses producteurs ont osé l’inattendu et pris le risque de lancer dans le grand bain un talent certes évident, mais qui demandait à être révélé. Une audace parmi d’autres qui concourt au plaisir intense qu’on ressent à la vision de ce petit bijou qui a toutes les chances de devenir un des films les plus formidables que le cinéma belge pourra nous offrir en 2016.

Avec à la clef, un succès façon Tous les chats sont gris ? C’est possible, oui…

 

Non seulement Un homme à la mer mérite de rencontrer les spectateurs, mais VOUS méritez de vous plonger dans cette histoire simplement bouleversante qui pourrait changer jusqu’à votre vision du monde et de la vie.

À ce point…

 

 

 

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