Arnaud Demuynck et Rémi Durin: « un film musical sur le partage et la séparation »

A l’occasion de la sortie ce mercredi de Yuku et la Fleur de l’Himalaya, rencontre avec ces réalisateurs Arnaud Demuynck et Rémi Durin, qui nous disent tout sur la création de ce long métrage d’animation tous publics, un genre encore rare en Belgique francophone!

A quand remonte votre collaboration?

Arnaud Demuynck

J’avais repéré Rémi quand il était étudiant à La Cambre, grâce à ses travaux. Je l’ai contacté à sa sortie de l’école, pour qu’on puisse travailler ensemble. Ca a commencé avec Le Cyprès, et puis on a enchaîné les projets, Le Parfum de la carotte, qui était déjà une comédie musicale, La Licorne, Grand loup petit loup. Ca fait 15 ans qu’on travaille ensemble. 

Rémi Durin

Tu m’as fait travaillé sur Une vie de chat d’Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli que tu coproduisais, ça a été une claque pour moi. Travailler dans un studio, c’est très loin de l’expérience de l’école, mais c’est peut-être grâce à ça que l’on a pu faire un long métrage après. On savait ce que c’était que partager avec une équipe, s’organiser, structurer.  

Arnaud Demuynck

J’ai toujours travaillé comme ça, faire en sorte que les auteurs, qui sont aussi techniciens, travaillent sur les films des uns des autres. Un film comme Yuku a profité de cette culture commune, on arrive à une certaine maturité, et de confiance entre nous. Yuku vient couronner ces 15 ans de travail.

Qu’est-ce qui a donné naissance au projet Yuku, quelles sont ses prémices?

Arnaud Demuynck

J’ai écrit cette histoire pour ma fille quand elle avait 8 ans. Mais le scénario faisait 40mn, et je ne savais pas s’il fallait raccourcir, ou rallonger! Après que Rémi ait fait un premier storyboard, ça nous a permise de mieux voir le potentiel du projet, et on a opté pour le long métrage.

Quels étaient les principaux enjeux, obstacles ou écueils du passage au long?

Rémi Durin

Je pense que l’on a souvent tendance à penser qu’un long métrage, c’est un court métrage plus long, mais en fait le temps de travail ne s’additionne pas, il augmente de façon exponentielle. Sur des courts, on fait parfois tout tout seul, mais sur un long, il faut accepter de partager, pour assumer la charge de travail, et aussi pour multiplier et accueillir les bonnes idées qui viennent des autres. On a par exemple beaucoup travaillé sur les séquences musicales avec Benjamin Botella. S’ouvrir aux autres, ce n’est pas forcément évident pour un auteur.

Arnaud Demuynck

C’est un peu la même chose en production, j’ai l’habitude des coproductions, mais pas à ce point. Là il fallait dépenser 20% en Suisse, 30% en France, 50% en Belgique. Ce sont de gros morceaux, il faut trouver les bonnes collaborations artistiques et financières. C’est une capacité d’organisation nouvelle pour nous. Rémi et Paul à L’Enclume ont dû beaucoup travailler pour préparer le travail pour les autres partenaires et prestataires. Et puis on a travaillé en plein Covid, on a dû gérer les plateaux qui se vidaient, le télétravail.

Il y a beaucoup d’opportunité en animation, mais c’est aussi très concurrentiel.

Arnaud Demuynck

J’ai continué à travailler avec des gens que je connaissais très bien, mais pour la première fois, je me suis associé à d’autres structures, Artemis en Belgique, Vivement lundi en France, parce que en tant que réalisateur j’avais assuré la stratégie de développement, mais après pour la mise en place j’avais besoin de support. Ca a été salvateur.

Je remarque aussi un mystère en termes de notoriété. Un programme de courts comme Loups tendres et loufoques a fait plus de 300.000 entrées, mais on n’en parle pas, on reste sous le radar médiatique. Alors que pour Yuku, on parlait déjà du film avant même qu’il ne soit fini! A quelques minutes près, on passe dans un autre monde. Tout à coup, on devient sérieux parce qu’on fait un long métrage.

Rémi Durin

Moi j’ai l’impression qu’on a de la chance d’avoir pu faire un long, même si on a énormément travaillé, qu’il y a beaucoup d’abnégation et de persévérance. Les prétendants sont nombreux. On a bossé comme des tarés, mais on n’a mis « que » 6 ans pour faire le film!

Arnaud Demuynck

D’autant qu’on a dû développer sur fonds propres. En Belgique je n’ai pas reçu d’argent pour le développement. J’aurais pu en recevoir en France, mais alors ça aurait été un film français. Après on a été aidé du premier coup en production, on avait trois distributeurs, c’était un dossier solide. C’est beaucoup de bonne volonté en développement quand même. 

Quelle est la dynamique de votre duo?

Arnaud Demuynck

Je suis auteur-scénariste, mais aussi producteur. Quand je vais voir Rémi, je vais voir un metteur en scène. Moi je ne dessine pas, je n’ai pas d’univers graphique. J’ai besoin de m’appuyer sur lui pour l’image, et moi je travaille un peu plus sur le son. On a dû faire ce film en assez peu de temps, et on a pu répartir le travail et les responsabilités.

Rémi Durin

On a aussi travaillé avec Paul Jadoul, directeur artistique. On a un peu pensé ce film à trois. Quand on lisait le scénario avec Paul, lui réfléchissait aux solutions graphiques, l’ambiance des séquences, les couleurs, la stylisation. Et puis moi je pensais à la manière de raconter les choses. Comment rendre les scènes de discussion intéressantes par exemple, sortir du simple champ/ contrechamp. Ici, j’aimais bien l’idée de mettre des personnages dans une architecture qui n’est pas la leur,  des souris dans cet immense château.

Arnaud Demuynck

En tant que scénariste, à un moment j’atteins une certaine limite, je tourne en rond, c’est la mise-en-scène qui va révéler des besoins et rendre le film encore meilleur, identifier des manques ou des déséquilibres dans la narration. Les idées de Rémi et Paul me faisaient ré-envisager la manière d’aborder le récit, et retourner au scénario. Ce qui est exceptionnel dans notre trinôme, c’est que Paul, qui est Directeur artistique, est aussi Directeur technique. On est finalement assez peu pour les grandes décisions, on gagne du temps et de l’énergie. 

Rémi Durin

Et comme on est directement liés à la fabrication, quand on a une idée artistique, on sait immédiatement si elle est faisable. Cette réactivité immédiate est précieuse. L’autre contrainte, c’est que le film devait durer une heure. On est sans cesse en train de faire des compromis. Si une scène doit être plus longue pour l’émotion, une autre doit être plus courte. 

Arnaud Demuynck

Disons qu’un film plus court, c’est aussi un film moins cher. On parle de 3 millions pour 1h, plutôt que 4,5 millions pour 1h30. Je voulais que le film, son coeur vibrant soit à L’Enclume. Et pour ça, il fallait que le budget soit trouvable en Belgique. 

Rémi Durin

C’est vrai qu’on voit souvent des projets d’initiative belge happés par la France pour des raisons de financement. Il a fallu être créatif sur le financement!

Qui est Yuku, comment l’avez-vous rêvée et imaginée? 

Arnaud Demuynck

Au début, dans la première version du conte, j’avais deux héritiers, une fille et un garçon, qui s’affrontaient pour le gain du Royaume. Le garçon était déterminé à se battre, querelleur, et la fille plus sur la réserve. C’est finalement elle qui se distinguait car son humilité la qualifiait pour devenir souveraine. Et puis de version en version, seule Yuku est restée, il n’y avait plus que des filles chez les souris. Ses caractéristiques de base, ce sont l’humilité et l’attention aux autres. Elle reçoit quelque chose de sa grand-mère, et le partage avec les autres. Elle reçoit et elle donne, c’est un personnage positif qui a de l’audace, va de l’avant, et surtout qui partage. C’est un film sur le don. 

Rémi Durin

Yuku pour moi porte un message, un enjeu important, autour de l’idée de la mort, de la séparation et du deuil. Je trouvais ça fort d’arriver à parler de la mort sur un film pour enfants. Ca aide à vivre mieux, d’en parler. 

Arnaud Demuynck

La mère a un côté nourricière, la grand-mère elle rappelle qu’on doit aussi vivre des histoires qui nous rassemblent, qui nous permettent de forger nos identités. La transmission des contes, c’est très important. Yuku porte un choix différent de celui que sa mère imaginait pour elle. Les parents veulent la sécurité, les enfants rêvent d’aventure. Yuku suit son désir, quitte à désobéir. 

Quelques mots sur la forme du film, les tableaux et les épreuves?

Arnaud Demuynck

En fait j’aime beaucoup Le Livre de la Jungle, et un jour je me suis rendu compte que c’était conçu comme ça, une succession de rencontres. On vise un très jeune public, c’est important de constamment rattraper son attention. Je me suis donc senti à l’aise dans cette structure. Et puis bon, je suis aussi producteur, on ne va pas nier que c’est un avantage que Yuku rencontre un personnage à la fois!

Rémi Durin

Du coup nous on se demandait comment se réinventer à chaque fois. Moi, je voyais une épopée dans le parcours de Yuku, comme si elle faisait 10000 kilomètres! Je voulais que chaque tableau soit une étape dans son ascension de l’Himalaya, son Himalaya à elle. 

Quelle place a tenu la musique dans la création?

Arnaud Demuynck

Les chansons font partie des scénarios très tôt. J’ai écrit les paroles en fonction du style de chaque morceau. On enregistre des maquettes pour la mise en scène. La grande question, c’est: qu’est-ce qui se passe pendant que les personnages chantent? On avait travaillé avec Benjamin Botella sur Le Quatuor à cordes, qui est également réalisateur, et fan de comédies musicales, il nous a aidés pour ces parties-là. 

Pour les voix, c’était évident de retravailler avec Agnès Jaoui, et Igor Van Dessel avait lui aussi travaillé sur Le Parfum de la carotte. Rémi a pensé à Tom Novembre, Patrick Quinet a pensé à Alice on the Roof. Et puis moi j’ai pensé à Arno. Au début, on n’ose pas imaginer un nom comme ça pour le film, mais finalement ça s’est fait. Quant à Lili (ndlr: sa fille), elle a fait les maquettes à la maison, et c’était tellement bien, qu’on l’a gardée, d’autant qu’il y avait beaucoup de séances!

Quels étaient les enjeux artistiques, qu’est-ce qui vous a guidés?

Arnaud Demuynck

Pour moi l’enjeu, c’est que les gens sortent heureux, même si le sujet est grave à certains égards. Je suis pour un cinéma populaire, pas trop prise de tête. Je voulais un feel-good movie, avec un bon rythme, de la poésie, de l’humour, de la couleur. Il peut y avoir un certain auteurisme dans le monde du cinéma d’animation, qui appelle une certaine gravité, qui peut retenir une partie du public. Moi je veux que le plus grand nombre de personnes possible se retrouve dans le film. Mes références, ça reste les Disney de mon enfance, Le Livre de la Jungle et Les Aristochats.

Rémi Durin

Je suis content que tu dises ça, parce que moi, je crois beaucoup au divertissement. J’adore les illustrations jeunesse, et voir un film avec de belles images et une belle animation, ça me plait. Je trouve qu’on s’inscrit dans une tradition des films de souris. Le premier héros du cinéma d’animation, c’était quand même une souris! On joue le jeu des nombreux films de souris qui ont été fait. Ce que j’aime dans Bernard et Bianca par exemple, ce sont ces petits animaux qui cohabitent avec les humains. Qui les voient de leur hauteur. 

Quels sont vos projets?

Arnaud Demuynck

On va d’abord refaire des courts! Il y a des choses qui sortent bientôt, et puis on prépare aussi un programme jeune public autour des questions d’immigration. 

Rémi Durin

Je trouve ça bien de repasser au court, c’est aussi l’occasion d’essayer des choses. 

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