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Alleluia : un homme, une femme (et beaucoup de sang…)

Alleluia est forcément un des films belges les plus attendus de l’année. À la barre, Fabrice Du Welz, responsable de Calvaire, film culte par excellence. Devant la caméra, Laurent Lucas déjà héros (malheureux) de ce cauchemar forestier et la volcanique Ibère Lola Duenas.

 

Découvert à Cannes, couvert de prix au FilmFest d’Austin, Texas, Alleluia a récemment décroché le très prestigieux Méliès d’Or du meilleur film fantastique européen. La grande classe !

 

 

Le couple est infernal; lié par des raisons que la raison préfère ignorer.

Elle est folle de lui (folle tout court?), il se sent sublimé par cet amour vénéneux. Elle ferait tout pour ne pas le perdre, il accepte la surenchère qu’elle lui impose. Les amants vont semer la mort et inexorablement avancer sur une voie sans issue qui les condamne à leur tour.

 

 

Comme annoncé dès l’origine du projet, Alleluia est l’adaptation dans le sud profond de la Belgique d’un fait divers qui a secoué les États-Unis de 1947 à 1949 : l’histoire de Martha Beck et de Raymond Fernandez, une jeune infirmière qui rencontre, grâce au «courrier du coeur», un gigolo soudoyant des veuves.

 

Ici, Michel est un quadra un peu paumé, mais diablement séduisant. Plutôt paresseux, convaincu de son charisme, à l’aise dans le mensonge et la simulation, il assure sa subsistance en mettant la main sur les économies de femmes qui tombent sous son charme. Michel est un prédateur. En général, il passe une nuit avec elles, vole tout l’argent qu’il trouve et se tire fissa. Parfois, quand l’opération s’annonce plus complexe ou juteuse, il prend son temps.

 

Lorsque sa route croise celle de Gloria, c’est le choc. L’infirmière qui a perdu ses marques et sa confiance en elle au fil d’une existence triste, tombe raide dingue amoureuse de ce beau passant qu’elle ne va plus lâcher. Elle comprend vite qui il est mais n’en a cure.
Commence alors une incroyable odyssée sanglante où les deux amants qui se présentent comme une fratrie vont s’enfoncer dans la folie furieuse. Elle le pousse toujours plus loin, il laisse faire…

Sur cette base somme toute classique Fabrice Du Welz a conçu un film… qui ne l’est pas du tout. Le parti-pris esthétique saute aux yeux dès la première image du film avec une photo hyper granuleuse signée par Manu Dacosse.

Jusqu’ici Fabrice avait toujours collaboré avec Benoit Debie, mais Alleluia ayant été une première fois repoussé pour cause d’un autre tournage (Colt .45 ), Benoit s’est retrouvé impliqué dans le premier long métrage en tant que réalisateur de Ryan Gossling (Lost River, sélectionné à Cannes).

Le réalisateur s’est donc presque naturellement tourné vers Manu Dacosse dont on connaît le travail flamboyant sur les films d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps et qu’on avait également apprécié sur Mobile Home.

 

La photographie organique d’Alleluia stigmatise la noirceur du propos et des personnages, extrayant d’emblée le film du champ des divertissements (fussent-ils sanglants) pour l’amener sur d’autres terres, clairement artistiques. Décadrages sauvages, contre-jours crépusculaires, image parfois tellement brouillée qu’on doit chercher à décoder ce qui se passe sur l’écran : Alleluia place le spectateur dans un inconfort psychologique que chacun devra gérer à sa façon.

 

Dès le premier plan, on est dans l’ambiance : dans la pénombre, une infirmière toilette un cadavre allongé sur une table. Un accueil glauque qui ne laisse aucun doute sur ce qui va suivre: Alleluia ne sera pas une promenade de santé pour amateurs de comédies romantiques, même vaguement transgressives.

 

 

Lola repère Michel sur le net: ils se rencontrent au restaurant, elle tombe sous le charme et lorsqu’elle découvre le pot aux roses (Michel ne cherche qu’à l’escroquer), elle ne parvient pas à lui en vouloir. Elle est au contraire fascinée par cet homme élégant, plein de vie, d’énergie, et décide sur un coup de tête de l’accompagner où qu’il aille. Pour le meilleur et pour le pire.

Autant dire que pour les dames que le duo va croiser, le meilleur n’est pas une option.

Découpé en chapitres, centrés autour de personnages féminins, Alleluia nous entraîne alors dans une chute inéluctable, sur un sentier rocailleux, couvert de sang et d’effroi.

 

 

À la lecture du scénario, on avait l’impression d’être confronté à un film de genre, noir, vénéneux. Sur l’écran, c’est un véritable œuvre d’auteur qui nous cueille d’un uppercut au menton. Pas étonnant que la Quinzaine des réalisateurs ait souhaité proposer cette œuvre singulière à Cannes, l’année même où elle s’ouvre plus largement à un cinéma, imprévisible, moins stéréotypé que par le passé.

Alleluia est taillé de ce bois rugueux qui va enchanter les cinéphiles les plus aventureux et probablement révulser les cinéphages qui ne s’attendent pas à ce degré d’expérimentation et de recherche formelle.

 

Dans la filmographie de Fabrice Du Welz, Alleluia est bien un prolongement thématique de Calvaire, mais sa forme est plus abstraite encore. Comme dans Calvaire, le réalisateur n’hésite pas à introduire au cœur de son cauchemar des scènes désopilantes dont on ne sait sur le moment si elles sont vraiment drôles ou si on est en train de devenir carrément zinzin.  Comme la scène mythique du bar entrée dans la légende du cinéma belge, il nous offre ici un plan assez hallucinant (halluciné) qui oscille entre comédie musicale et éruption gore. On ne vous en dit pas plus sinon qu’il vaut mieux avoir le cœur (et l’estomac) bien accroché pour se plonger dans ce sombre couloir.

 

 

Outre la mise en scène, la photo, la bande-son très travaillée, Alleluia repose aussi (surtout?) sur l’interprétation géniale d’un duo qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Laurent Lucas, déjà la clef de voûte de Calvaire, et Lola Duenas, qu’on sent prête à tous les débordements, offrent des compositions extrêmes qui repoussent clairement les limites du genre. Des performances qui évoquent celle d’un Christian Bale dans The machinist ou plus évidemment Harvey Keitel dans Bad Lieutenant (version Ferrara, donc).

Quand des comédiens confirmés se lancent pareil défi sans aucune retenue; conseillé, choyé par un réalisateur sans tabou qui sait exactement ce qu’il attend, on comprend qu’ils nous entraîneront forcément très loin.

 

 

Les femmes qu’ils croisent, les protagonistes annexes qui émaillent le récit (dont un curé étonnant campé par David Murgia) composent une faune assez déroutante, pathétique ou drôle à travers laquelle le duo va tailler sa route.

Seuls le personnage de Stéphane Bissot et le couple formé par Helena Noguera et sa fillette apportent au bout du compte un peu de lumière à ce cauchemar sombre, glauque, grotesque (au sens artistique du terme) qui devrait secouer plus d’un spectateur.

A leurs risques et périls…

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