Ann Sirot & Raphaël Balboni: « Le soin de l’autre, ça ne peut pas être le sacrifice de soi »

Rencontre avec Ann Sirot et Raphaël Balboni, qui nous parlent de leur premier long métrage, Une vie démente, qui sort ce mercredi en Belgique. 

Pouvez-vous nous parler du film en quelques mots?

Ann Sirot

C’est un film sur quelque chose d’a priori tragique, l’histoire d’un couple en souffrance parce que son projet de fonder une famille se retrouve en compétition avec un le fait que l’un de leur parent tombe malade. Mais nous avons choisi d’aborder la question sous un certain angle,

en avançant une ligne de crête entre un versant plus dramatique, et la joie et la lumière qui existent malgré tout dans cette expérience.

C’est effectivement un vrai travail d’équilibriste, entre rire et émotion, une pulsion de vie.

Raphaël Balboni

On a cherché à parler de cette situation en décalant toujours un peu les choses, en amenant un côté ludique, drôle, parfois burlesque. Et toujours, chercher un autre point de vue. Le personnage de Suzanne n’a pas conscience d’être malade, elle fonce dans tout, avec une énergie débordante. Son entourage a du mal à la suivre…

Ann Sirot

Il y avait un constant travail de dosage à effectuer entre la comédie que l’on voulait insuffler, et la réalité de la situation. Tout au long de l’écriture et du montage, on tirait un peu d’un côté, puis de l’autre.

Raphaël Balboni

Les visions test ont été très importantes. On en a fait 11, avec 3 ou 4 personnes, et cela nous permettait vraiment d’ajuster les choses, de comprendre comment les scènes étaient reçues, ce qui se passait pour les spectateurs. On a monté avec Sophie Vercruysse, qui nous a aidés à trouver cet équilibre. Dans certaines scènes, on commence avec des rires, puis le silence s’installe, et passe vers quelque chose de plus grave.

Le montage est d’ailleurs très particulier, vous travaillez en jump cut?

Ann Sirot

C’est une décision importante, car cela conditionne la façon dont on découpe le film. Cela nous libère de l’obligation de faire du champ/ contrechamp, et cela nous permet aussi de gérer le rythme de la scène au montage, et c’est vraiment très précieux, car cela donne beaucoup de liberté aux comédien·nes.

On ne demande pas aux comédien·nes de faire une prise parfaite, ce qu’on leur demande, c’est d’être vraiment présent l’un pour l’autre, de se servir de la réalité de la situation, de laisser les choses extérieures faire irruption.

C’est aussi pour cela qu’on ne fixe pas les dialogues. Même le comédien sait globalement ce qui va se passer dans la scène, on veut lui offrir l’opportunité de se laisser surprendre par la réaction de son camarade de jeu. Qu’il rebondisse sur les mots de l’autre, et pas sur quelque chose qu’il a appris en amont. On est pas sur un rail en somme, il faut toujours réagir à ce qui se passe au moment M.

Une-Vie-Demente

La liberté de jeu fait aussi écho au propos du film. Si la maladie n’est jamais éludée, ce qu’on finit par ressentir intensément, c’est le vent de liberté qu’elle fait souffler.

Ann Sirot

Oui, le propos du film, c’est que le soin de l’autre, ce n’est pas le sacrifice de soi, ça ne peut pas fonctionner comme ça! Si on sacrifie ses propres envies, projets, rêves, on va s’assécher, devenir une personne triste, un peu aigrie, et on ne va ni s’aider soi-même, ni aider le ou la malade, qui a besoin que la vie reste la vie.

Le soin de l’autre, c’est l’inverse de l’oubli de soi.

Raphaël Balboni

C’est aussi savoir se réinventer. Certaines personnes nous parlent de tous types de situations après avoir vu le film. Comment fait-on face aux choses qui nous tombent dessus dans la vie, qui dans un premier temps peuvent nous écraser? Comment y trouver quelque chose de positif?

Ann Sirot

Oui, ré-insuffler de la joie là-dedans, et embarquer ça dans la force vivante de nos désirs. On peut s’accomplir en embarquant le ou la malade avec nous.

Une-Vie-Demente

Embrasser la folie avec créativité finalement…

Ann Sirot

Oui, la maladie fait partie de leur vie, et il ne faut pas lutter contre, la réalité est trop forte. Il faut surfer sur le réel, plutôt que le laisser nous engloutir.

Quelle sont les origines du projet?

Raphaël Balboni

L’un de nos parents a été atteint de cette maladie, la démence sémantique, et c’est devenu pour nous une nécessité d’en parler. Il y a eu un appel à projets à production légère à ce moment-là, et on s’est dit très rapidement: on y va. C’était un cadre qui nous permettait d’en parlait en tournant rapidement et librement.

Comment justement ce contexte de la production (une production rapide, avec des moyens réduits) se prête au projet?

Raphaël Balboni

C’est un sujet très personnel, et tenir un sujet pareil sur un financement et un temps de production traditionnels, soit des années, aurait empêché la spontanéité, qui nous semble tellement importante. Dans ce cas-ci, on a remis 5 pages concernant le projet, et on a reçu l’accord de financement, qui nous a permis de nous lancer immédiatement.

Une-Vie-Demente

Pourriez-vous revenir sur votre processus d’écriture, qui est assez particulier?

Ann Sirot

On commence par écrire un premier texte qui donne une idée générale du récit. Puis on écrit un séquencier, dans lequel on laisse des trous. On ne cherche pas à ce que les choses s’articulent parfaitement de A à Z. On laisse des espaces. On travaille les scènes clés, et on laisse les comédiens s’en emparer. Ensuite, on remplit les trous, on construit, on déconstruit, on reconstruit. 

Comme si on jouait avec des blocs de construction. Ca continue sur le tournage d’ailleurs, on laisse les accidents advenir, et on les intègre au récit.

On veut garder cette élasticité, et cette énergie mentale.

Au montage, on continue beaucoup à écrire, notamment grâce aux projections test dont parlait Raphaël. Elles nous ont permis d’identifier tous les points on il semblait que l’on avait perdu l’équilibre, que l’on était tombés de notre ligne de crête.

Raphaël Balboni

On essaie de rester très organiques, ouverts, pour capter ce qui se passe. Ce qui n’est pas toujours facile, surtout en tournage!

Le film est ponctué de scènes plus statiques, et donc surprenantes, où les comédiens sont derrière une table, confrontés à des intervenants extérieurs (médecin, banquier) qu’on ne verra jamais, pouvez-vous nous parler de ces scènes?

Ann Sirot

Déjà, cela permettait de coller au cadre budgétaire. La plaine de jeu qu’on nous donne, c‘est un budget très restreint. En fait, nous, on adore ça, ça nous rend créatifs! Avec la contrainte budgétaire, on s’est donné comme cadre de prendre deux décors principaux, et 4 comédiens. Du coup, il ne fallait surtout pas démultiplier les décors. Surtout pas juste pour aller chez le neurologue ou le banquier. On propose un code esthétique au spectateur, et on espère qu’il comprendra très vite.

Raphaël Balboni

On a également choisi de faire nous-mêmes les voix, par sens pratique. Et puis on avait longuement répété ces scènes avec les comédiens de toutes façons.

Une-Vie-Demente

Comment avez-vous choisi vos comédien·nes?

Raphaël Balboni

Nous avions déjà travaillé avec Jean Le Peltier sur nos deux précédents courts métrages, et comme ce long métrage était une sorte de continuation de notre travail, ça nous a semblé évident de continuer cette aventure avec Jean.

Pour le rôle de Suzanne, nous avions repéré il y a quelques années Jo Deseure dans un film d’Emmanuel Marre, et ça a collé immédiatement quand on l’a rencontrée, avec nous, et avec Jean. Jo, c’était fascinant sa manière de tout mettre à plat.

Elle a beaucoup plus d’expérience que nous, et pourtant, elle arrive avec une candeur absolue, comme si elle redémarrait à zéro.

Elle est incroyablement ouverte, elle travaille énormément, elle a une joie et une énergie précieuses.

Ann Sirot

Quant à Lucie, on savait qu’elle aimait bien travailler sur des projets atypiques comme ceux de Claude Schmitz, Peter Brosens et Jessica Woodworth, des gens qui ont une approche du cinéma assez alternative. Ça nous a donné très envie de tenter l’aventure avec elle!

Gilles Remiche, on le connaissait bien comme réalisateur, et puis un jour, il a participé à un stage de jeu que nous organisions, et nous a annoncé qu’il voulait se tourner vers le jeu. On l’a trouvé incroyable, on lui a donné un premier petit rôle dans notre court métrage Avec Thelma, et ça nous a semblé là aussi naturel de travailler à nouveau avec lui. Il amène quelque chose de très drôle, et très généreux dans sa relation avec Suzanne. Avec un recul bienveillant sur la situation.

 

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