Banu Akseki: « atteindre un état de contemplation »

Photo originale: Alice Khol

Rencontre avec Banu Akseki, à l’occasion de la sortie de son premier long métrage, Sans Soleil, récit initiatique immersif et hypnotisant d’une quête irrépressible dans monde pré-apocalyptique. 

Quelles sont les origines de Sans Soleil?

Après mes deux courts métrages, j’avais envie de faire un film où je pouvais montrer un monde qui se dégrade. Pas tant une fin du monde, qu’une déliquescence. Je ne savais pas forcément à ce moment-là quelles en seraient les causes, mais l’envie était là. J’avais une idée intuitive du contexte. 

A partir de là, j’ai commencé à réfléchir au soleil. Comment son dérèglement pourrait avoir un écho cosmique, presque divin sur la psyché des personnages. 

Cela me semblait très excitant d’inventer un monde, même proche du nôtre, en train de se déliter, de se dégrader. Un monde qui serait rongé par une mélancolie froide, qui se répand peu à peu. Seule la chaleur humaine peut y faire face, mais celle-ci aussi se désagrège peu à peu.

Même si le sous-texte écologique est évident, le film s’emploie finalement surtout à explorer les réactions des gens…

Face à la dissémination de ce mal difficile à cerner, il y a celles et ceux qui résistent, mais aussi celles et ceux qui n’ont pas le choix et sont touchés. 

D’autant que l’on ne connaît jamais vraiment les origines de ce mal, cela reste flou. On ne sait même pas vraiment si les éruptions solaires en sont bien responsables. Les avis divergent, certains choisissent d’ignorer le mal, d’autres de l’embrasser. Une communauté voit le jour, qui décide de vivre sous terre. Que faire face à un mal invisible? 

Soit on est dans le déni, soit on accepte. On vit avec, on essaie de se protéger, mais il n’y a pas vraiment d’explication logique. Ca vient s’imposer aux personnages. Et quand il n’y a pas de réponse, il devient assez logique d’amener une présence du mystique, qui offre une forme d’espoir de retrouver la lumière, la chaleur.

Qui est Joey, le personnage qui nous guide dans cet univers? On s’attache à lui, en pleine adolescence, le film est aussi un peu le parcours de son initiation?

J’avais besoin de parler de cette histoire sur un temps long, et je voulais montrer un parcours initiatique. Arrivé à l’adolescence, Joey voit ressurgir cette quête, cette recherche de l’amour perdu de sa mère. C’est aussi un chemin d’apprentissage. Et une invitation à comprendre que la réponse est surement en lui, ne doit pas forcément venir de l’extérieur.

Comment avez-vous pensé le trio du film, entre le fils, la mère disparue, et la mère fantasmée ou rêvée?

Quand j’ai commencé le processus d’écriture, j’ai lu beaucoup de récits fantastiques du XIXe siècle, où il est souvent question d’êtres chers disparus. Mon personnage principal voit ressurgir une sorte de fantôme qui ressemble à sa mère perdue, et qui vient le hanter. On voit ça dans Bruges la morte de Georges Rodenbach par exemple. Le héros y est hanté par sa bien-aimée décédée, qu’il voit ressurgir dans les rues de Bruges. Il se met alors à la suivre, happé par cette apparition. On retrouve ce motif dans le film.  

Ici on ne peut pas parler à proprement parler de fantôme, mais il y a quand même un personnage qui va le happer malgré lui dans un autre monde. Cette relation, forcément, est vouée à l’échec, dès le départ. Une porte est ouverte vers un autre monde, et on se demande si Joey va y rester…

Sans-Soleil-Banu-Akseki

Quelle est la place justement du fantastique et du genre dans à la fois au moment de l’écriture et dans votre envie du film aussi?

Je ne suis pas partie techniquement avec l’idée d’écrire un film de genre, c’est venu comme ça. C’est vrai que mes deux premiers courts métrage étaient beaucoup plus ancrés dans la réalité, et ici j’avais envie qu’il y ait quelque chose qui relève pas forcément du fantastique, mais en tous cas d’une inquiétante étrangeté.

Quand il y a eu cette envie de recréer un monde qui se délite, avec cette mélancolie qui se répand, et ce dérèglement du soleil, il a fallu amplifier les conséquences des éruptions solaires, même si celles-ci existent vraiment. L’anticipation et le fantastique sont arrivés avec cette amplification. Pour le reste, c’est très proche du monde dans lequel on vit. 

Le trouble vient aussi de cette impression pré-apocalyptique, dans un monde qui ressemble fortement au nôtre, surtout avec la pandémie, qui j’imagine n’était pas prévu à l’origine…

Ah non, ce n’était pas prévu, c’est sûr. Mais je pense que tous les films d’anticipation peuvent avoir des échos avec ce qu’on a vécu, c’était tellement extraordinaire. 

Sans-Soleil-Banu-Akseki_Copyright Lara Gasparotto
« Sans Soleil » – Copyright: Lara Gasparotto

Ce sont surtout les dynamiques entre les personnages qui évoquent ce que l’on vient de vivre…

Oui, il y a les gens qui s’y opposent, ceux qui y croient, ceux qui sont dans le déni. Et l’imprévu crée des tensions. 

Il y a un vrai minimalisme dans l’esthétique narrative et visuelle du film, et beaucoup de personnages en mouvement, était-ce une volonté dès le départ?

Joey c’est un marcheur, il est happé par la revenante. Dès le début, j’avais en tête un personnage qui marche, ne sait pas vers où. Le scénario est lui-même assez minimaliste, il ne se passe pas énormément de choses, le parcours du personnage est ponctué de petites choses.

Mon intuition, esthétiquement, c’était la caméra à l’épaule. On n’est pas dans une image très lisse, elle est plutôt un peu rugueuse, je voulais pouvoir ancrer ce monde d’anticipation dans notre réalité. 

Et puis le film se divise entre ce monde diurne et le monde nocturne, souterrain. Le monde d’en haut est fait d’intérieurs aux grandes baies vitrées, le monde souterrain s’articule autour de scènes de nuit, essentiellement. L’éclairage vient beaucoup du décor.

Les inspirations pour ce monde souterrain, ce sont les campements de réfugiés, les mole people ou tunnel people, des sans-abris qui vivent dans des tunnels, dans les métros souvent, qui sortent très peu, voire jamais.  

Il y a aussi une drogue qui circule, quel est son sens? C’est une alternative à une certaine forme de spiritualité?

Dans ce genre de société, on peut imaginer que l’ivresse devient une sorte de grande aide pour les personnages, qui y trouvent un remède pour oublier leur mélancolie et leurs douleurs.

Cette idée d’état d’altération de la conscience était présente dès le début de l’écriture, je voulais des scènes de transe, où on les voit danser, s’oublier. Ces gouttes, cette drogue est un élément important pour trouver cet état, cette mystique, presque. C’est peut-être une façon de s’élever? Et puis il y avait l’intuition visuelle, que la drogue passerait pas les yeux, et les larmes.

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Pouvez-vous nous parler du travail très organique sur le son?

Il était important pour moi de ne pas noyer tout le film dans les ondes, je voulais les décliner en plusieurs couches, comme des variations d’onde, de temps en temps. Quand le soleil et la nature s’emballent. Je voulais permettre au spectateur d’atteindre un état de contemplation. C’est un film qui plus que narratif, est immersif. 

Peut-on parler de votre casting, pour finir?

J’ai vu énormément de jeunes garçons, mais il y avait quelque chose de très retenu chez Louka Minnella qui m’intéressait beaucoup. C’est un personnage qui a du mal à parler, déjà enfant. Il y a cette tension chez Louka. On a beaucoup travaillé sur le fait de la rendre visible de façon mesurée. Beaucoup de fragilité sous une enveloppe qui parait rigide.

J’ai pensé Asia Argento dès le départ. Elle avait un peu arrêté le cinéma à ce moment-là, ça me semblait compliqué, mais j’en rêvais. Et puis finalement ça s’est fait très naturellement. J’ai été la voir à Rome, et le courant est très bien passé. Elle a une force, une puissance, et une photogénie aussi, très précieuses pour le personnage. Elle est à la fois maternelle, et autodestructrice, douce et violente. 

Et j’aime la fragilité et la douce folie dans le jeu de Sandrine Blancke, qui correspondait très bien à ce personnage un peu fantomatique et inquiétant. Ethérée, mais hyper puissante. 

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