Cédric Bourgeois: « Krump est une comédie du désenchantement »

Cédric Bourgeois présentait ce week-end en avant-première au BRIFF son premier long métrage de fiction, Krump, dans le cadre de la Compétition Nationale. Il revient pour nous sur cette comédie de la désillusion, sur laquelle il a pris plaisir à oser prendre des risques.

Qui est Frank, aka Ronald Krump?

J’aime bien les personnages peu aimables au cinéma. Au début, on est parti de la figure de Donald Trump. Un gars vulgaire et filou, j’imaginais un humour très acide, un personnage qui puisse parfois être malhonnête, pour lequel on n’a pas forcément d’empathie.

J’ai co-écrit le film avec Jean-Benoît Ugeux, qui joue le rôle de Frank, et son personnage s’est vite transformé en loser. En fait, c’est Trump, mais après la défaite. Limite qui se retrouve à la rue. Et puis c’est avant tout quelqu’un qui est dans la survie, au quotidien.

On a pas mal travaillé la relation avec sa fille. Frank est père, et c’est par là que revient l’empathie. Il a évidemment envie d’être un bon père, mais la paternité, comme la maternité, c’est quelque chose que l’on idéalise beaucoup. Etre un bon père, ce n’est pas toujours simple. Frank, c’est peut-être la dernière chose qui lui donne encore un peu d’espoir, et qui fait ressortir son humanité. Sans sa fille, c’est un juste un connard.

Comment est née l’envie de réaliser Krump?

Je n’avais pas prévu de faire ce film à l’origine, je travaillais sur un autre projet plus proche de mes courts métrages, assez noir et malaisant, et ça s’enlisait un peu dans l’écriture. Le Centre du Cinéma a lancé un appel à projets, petits budgets, on avait deux ans pour finir le film, il fallait juste déposer 5 pages de synopsis. Je me suis dit que c’était le bon moment pour essayer autre chose. J’avais envie de légèreté, d’aller vers la comédie. 

Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler avec Jean-Benoît Ugeux, que j’avais fait tourner dans des rôles très durs, mais que je voyais souvent dans des comédies. Je crois que je voulais faire un feel-good movie, sortir de la noirceur. Bon, finalement ça ne s’est pas exactement passé comme ça (rires).

C’est une grosse prise de risque, de ne pas aller dans la continuité de son travail, j’ai eu beaucoup de doutes. 

La comédie vient du fait que vos personnages sont confrontés à des situations auxquelles ils ne sont pas préparés, ce qui finit par tendre vers le tragique. Comment s’est passé ce tournant? Ancrer la comédie dans la réalité, ce n’est plus si drôle que ça?

J’ai été rattrapé par des réflexes développés sur mes courts métrages. J’ai souvent filmé des gens à la marge, qui se retrouvent la tête sous l’eau, pris dans des choses qui les dépassent, et qui doivent survivre à l’évènement. C’est quelque chose qui est arrivé tout de suite, il ne fallait pas créer un super-héros, mais un homme ordinaire. De là nait la gaucherie, la maladresse qui fait rire, mais aussi le désespoir. J’ai voulu m’amuser avec ça.

A l’époque, je venais de voir un film des frères Coen, A Serious Man, où le héros n’a que des emmerdes, sa femme le quitte pour son meilleur ami, ses enfants ne veulent plus entendre parler de lui. Je passe beaucoup de temps aussi avec Xavier Seron, qui nous a rejoints à l’écriture, et on rit beaucoup de choses désespérantes. Mais quelque part ça permet de tenir.

J’aime ce genre de comédies, que l’on retrouve chez les frères Coen, les frères Safdie, ou Todd Solondz, mais aussi dans le cinéma belge, les films de Xavier Seron ou Benoît Mariage par exemple. 

En fin de compte, c’est très instinctif la comédie, on n’y a pas vraiment réfléchi. On se connaît très bien avec Jean-Benoît Ugeux, avec Xavier Seron qui s’est joint à nous pour l’écriture à la fin, avec Jean-Jacques Rausin qui joue le pote du héros, et on s’est beaucoup inspiré de nous. On a partagé nos moments de joie, mais aussi nos emmerdes, et on a réussi à en rire. 

C’est une comédie désespérée, en somme?

Oui, ce film, il parle aussi de désenchantement, de désillusion. Quelque chose qui me parle dans un certain cinéma américain des années 70. Easy Rider, Macadam Cowboy, des gens qui se disaient: on avait tout pour vivre dans un monde super cool, et on a tout foiré. On fonce droit dans le mur.

Krump est devenu beaucoup plus noir quand a débarqué la crise du Covid.

Oui, le film est un peu désespéré. J’espère qu’un jour, je ferai vraiment un vrai feel-good movie, à la Full Monty. C’est de ça dont j’avais envie, mais le désenchantement nous a un peu rattrapés.

Avec une vraie envie d’assumer le côté gore aussi?

Oui, mais ça, ça m’amusait en fait! J’avais envie d’entendre les gens rire tout en étant horrifiés, j’avais envie de ce truc un peu jouissif, de faire mourir des gens. Même les personnages auxquels on peut s’attacher. C’est marrant, parce que mes comédien·nes en lisant le scénario me disaient: mais j’ai pas envie de mourir! Mais pour moi c’était pas négociable. C’est comme ça aussi que les seconds rôles trouvent de l’ampleur, qu’ils restent en tête. 

Pouvez-vous nous parler un peu des comédien·nes justement?

Ce sont autant d’artistes dont j’admirais le travail depuis longtemps, et c’était vraiment génial pour moi de pouvoir me reposer sur eux, même si bien sûr il fallait les diriger, c’était précieux dans le cadre d’un premier long métrage. Jean-Benoît Ugeux, Jean-Jacques Rausin, Ingrid Heiderscheidt, Babetida Sadjo, je les avais déjà croisé·es, pour certains j’avais déjà travaillé avec eux, je savais qu’ielles pouvaient me rejoindre dans cet univers un peu particulier.

Travailler avec Jo Deseure, Alain Eloy ou Philippe Grand’Henry, c’était même impressionnant, ils ont des carrières incroyables. J’avais un peu peur qu’ils trouvent le film trop con quand je leur ai envoyé le scénario, mais même pour de tous petits rôles, ils ont accepté. Quel honneur.

Philippe Grand’Henry, Ingrid Heiderscheidt et Jean-Benoît Ugeux
Copyright: Cédric Bourgeois

Quelle texture vouliez-vous pour le film?

J’ai tout de suite vu un film sale, une image un peu crasseuse. Il y a beaucoup de grain, le point est parfois un peu flou. Ce n’est pas seulement un clin d’oeil cinéphile à des films que je peux aimer, c’est aussi pour raconter quelque chose. La lumière et les décors racontent aussi les personnages pour moi, même s’il faut veiller à ne pas en faire des artifices.

Et puis le milieu porno, ce n’est plus vraiment reluisant aujourd’hui. L’industrie du porno a complètement décliné, maintenant tout se fait au smartphone, dans des caves, on est dans une vraie misère sociale, on avait aussi envie de creuser ça. Avant il y avait des costumes des scénarios, ça pouvait encore faire rêver, aujourd’hui c’est devenu très brut.

Que vous a apporté le fait de tourner en conditions légères?

La liberté de création. Le film a ses faiblesses évidemment, mais je suis heureux d’avoir eu la possibilité de prendre des risques. 

Les conditions légères, ce sont beaucoup de contraintes, mais c‘est aussi une liberté de ton incroyable, ce que je trouve super important pour un premier film.

Je vois des premiers films bien financés, mais qui ont peut-être perdu un peu quelque chose de leur auteur ou de leur autrice en passant à la machine. Sur ce film, il y a zéro compromis. Je fais ce que j’ai envie, de A à Z. Le producteur nous fait confiance. Sans faire exploser les budgets bien sûr, mais en toute liberté. Tous les films que j’ai vu issus de cet appel à projet ont une vraie tonalité, une vraie couleur.

Regardez aussi

L’imaginaire de cinéma de Luc et Jean Pierre Dardenne, 1ère partie

A l’occasion de la dernière capsule Cinevox, nous avons rencontré Luc et Jean-Pierre Dardenne, qui …