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Cinéma: l’inquiétude du secteur, relayée par la colère de Fabrice du Welz

Les professionnels du cinéma belge, tous postes confondus, expriment depuis plusieurs semaines leur inquiétude quant à la situation. On a lu Joachim Lafosse, on a entendu Jean-Pierre Dardenne, les associations professionnelles travaillent d’arrache-pied. Le secteur est virtuellement à l’arrêt, et à ce jour, les perspectives de reprise sont pour le moins floues.

Les tournages ont cessé net depuis plus de 2 mois, et la relance est loin d’être d’actualité. La profession ne se sent pas écoutée, et moins encore adressée. La frustration se fait cruellement sentir d’autant que la fin du confinement ne sonnera vraisemblablement pas la fin des problèmes, loin de là. Le secteur multiplie les mises en garde et les appels à l’aide face aux drames collectifs et individuels que la situation actuelle va opérer en ses rangs.

Si le présent est sombre pour beaucoup, l’avenir est à l’heure actuelle on ne peut plus trouble. Il n’y a aucune lisibilité quant à un calendrier de reprises des activités et les bruits qui courent ne sont pas encourageants: les conditions sanitaires exigées pourraient lourdement pénaliser les tournages modestes portés par des structures indépendantes, et la perspective du respect de la distanciation physique sur le plateau entre les comédien·nes donne des sueurs froide à plus d’un·e cinéaste, rendant la situation totalement ubuesque, et surtout, remettant en question la liberté artistique des créateurs et des créatrices, dont on n’espère qu’ils n’auront pas tou·tes comme seule option de tourner la comédie (ou le drame) du confinement.

Aux problèmes logistiques de mise en conformité des plateaux de tournage s’ajoutent notamment la question épineuse des assurances, qu’il va falloir régler à l’échelle européenne afin que d’éventuelles aides d’état ne viennent pas entraver les règles de concurrence, les inquiétudes quant aux fonds qui seront disponibles en Tax Shelter, et l’embouteillage des tournages qui s’annonce quand la reprise sera possible, et qui risquera de créer des conflits d’agendas insolubles notamment pour les technicien·nes ou les comédien·nes. Tout cela bien sûr sans compter le statut très précaire des très nombreux travailleurs intermittents du secteur.

L’atmosphère est donc morose, et parfois même indignée, comme l’exprime le cinéaste Fabrice du Welz, joint ce week-end, qui devrait normalement être en train de tourner son nouveau film, Inexorable.

La situation commence à m’énerver sérieusement, j’ai l’impression qu’on nous prend pour des abrutis. Cette situation aurait été inimaginable il y a 15 ans. Je ne comprends pas ce qui se passe, je suis le témoin impuissant d’un désastre. S’il y avait des millions de mort… J’entends tous les drames et les deuils bien sûr, j’ai perdu des camarades dans cette crise, mais je ne vois pas la finalité de tout ce qui se passe et s’annonce, à part le marasme économique qui s’abat déjà sur nous.

Ce virus va rester, il ne faut pas se leurrer. Certes il tue, mais ce n’est pas le choléra, ce n’est pas la peste, et pourtant j’ai l’impression d’être au Moyen-Age. Ce qui arrive devant nous est colossal. On ne peut plus travailler, on sera tous en récession, la précarité va se propager. Je trouve qu’on est bien sages en fait. Je bous, intérieurement. Je pense qu’on s’est laissés anesthésier par les médias, qui ont une vraie responsabilité dans ce commerce de la peur. Je ne suis ni moraliste, ni démagogue, ni complotiste, mais je constate que les choses tournent au vinaigre.

Ce qui se profile pour notre secteur, ce sont des règles intenables, le milieu bruisse de rumeurs en plus… J’en discute régulièrement avec mon producteur qui est en première ligne, Jean-Yves Roubin, également co-président de l’UPFF et particulièrement bien informé, qui tend à me rassurer, il me dit « T’inquiète pas, la situation va évoluer pour un mieux… », mais là, quand je vois les principes de précaution sur les tournages, les acteurs à 1m50 l’un de l’autre, mais comment on peut seulement imaginer ça? Si on recommence à jouer au football, pourquoi on pourrait pas recommencer à jouer au cinéma? En bonne intelligence, en testant les gens, en ayant un médecin sur place, en désinfectant. On est phagocytés par une peur qui s’est propagée de façon terrible, et il faut en revenir… En attendant, il y a des restaurants, des indépendants qui tombent en faillite. Nous-mêmes on a de plus en plus de mal à payer nos factures. Il faut que ça s’arrête!

Et surtout, cela altère nos libertés individuelles, et ça me rend dingue. Je n’aimerais certainement pas être à la place des dirigeants, ils sont bombardés d’informations contradictoires, mais  je voudrais qu’ils arrêtent de nous parler comme à des enfants, qu’ils nous parlent comme à des adultes. Aujourd’hui je suis forcé de l’accepter, de courber l’échine. Mais ça m’empêche de dormir, je tourne comme un lion en cage.

A ce stade, je ne suis même pas sûr qu’on pourra tourner cet été. Dans certains pays, les tournages reprennent. Cet état délétère ne fait qu’accentuer les différences et les injustices. Netflix peut se permettre de tourner à nouveau car c’est un gros groupe qui a suffisamment d’argent pour s’assurer en cas d’accident Covid. Les gros studios reportent au printemps 2021, et ceux qui payent, ce sont les indépendants, qui n’ont pas d’accords avec les assurances. Il y a des discussions pour un fonds de garantie mais c’est très compliqué, ça doit être fait au niveau européen. Ils vont bien finir par y arriver, car les enjeux économiques sont très importants, mais la méthode, l’articulation risque d’être complètement folle avec des trucs intenables. D’autant que c’est un surcoût productionnel immense. Bien sûr, la Fédération se mobilise, Wallimage, screen.brussels, mais combien de temps ils vont tenir? Et ça ne fait que renforcer les inégalités. Certains, qui ont des grands groupes en back-up, vont recommencer à tourner, mais les indépendant, les plus fragiles? C’est bien là-dessus que les producteurs indépendants se battent, pour permettre que les productions puissent reprendre. Imaginez pour des boîtes comme Frakas, Entre chien et loup, Versus, ça fait trois mois qu’il n’y a plus de rentrée d’argent. Ces sociétés doivent tourner. Si elles ne tournent pas, il y aura des catastrophes en cascade, et des répercussions à long terme, sur plusieurs années.

On nous fait peur, les gens ont peur, sortent comme s’ils étaient en territoire hostile. Mais il y aussi des milliers de gens qui meurent dans des accidents de voiture. Il n’y a pas de risque zéro dans la vie! Cette façon de nous asséner quotidiennement le nombre de morts à la télé ne fait que renforcer ce climat anxiogène, pénible, qui se propage de manière perverse. Mais on ne peut pas arrêter la vie, on ne peut plus. Laissez-nous travailler.

 

 

 

 

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