« Comment sortir de l’emprise? » Emmanuelle Nicot, à propos de « Dalva »

Rencontre à quelques heures de la projection cannoise à la Semaine de la Critique de son premier long métrage Dalva avec la jeune cinéaste belge Emmanuelle Nicot, qui se confie sur ce projet intense et bouleversant, qu’elle a voulu porter vers la lumière.

Pouvez-vous revenir pour nous sur les origines de ce projet?

Il s’agit en fait de la rencontre de plusieurs choses. La question de l’emprise est une thématique que j’ai déjà beaucoup explorée dans mes courts métrages, et que j’avais envie de continuer à explorer dans ce long. Par ailleurs, j’ai également fait une immersion dans un centre d’accueil d’urgence dans l’Est de la France, j’ai vécu deux semaines avec des jeunes fraichement placés, pour cause de maltraitance avérée, ils avaient été retirés de leur famille pour ça, pourtant ils continuaient à faire bloc avec leurs parents contre la justice. Finalement leur souffrance venait plus de là, d’avoir été placés, que de ce qu’ils avaient vécu avec leur famille. Le déni était très puissant chez beaucoup de ces enfants. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à raconter autour de ça. 

Et puis j’ai entendu l’histoire du père de l’une de mes amies, qui était éducateur. Son travail était de retirer des enfants de leur domicile quand il y avait une suspicion de maltraitance. Un jour, il s’est retrouvé face à une petite de 6 ans qui vivait seule avec son père qui entretenait avec elle un jeu de séduction, et l’avait ultra sexualisée. De tout ça est né Dalva. Je me suis demandé qui serait cette petite fille à 12 ans, à l’âge où la puberté biologique arrive, à l’âge des premiers émois. 

Le film arrive après la crise, après l’inceste. Dalva va devoir écrire sa propre histoire, pour ne plus être le personnage de celle écrite par son père.

Oui, exactement c’est un coming-of-age à l’envers, elle doit sortir du récit imposé. C’est un récit qu’elle n’a jamais remis en question. Elle vit depuis des années seule avec son père, elle est déscolarisée, elle n’a pas de référent extérieur. On comprend entre les lignes que son père l’isole de tout. Elle n’a personne d’autre à aimer que son père, et n’est aimée par personne d’autre. Elle se conforme à l’image que son père veut d’elle, parce que c’est comme ça qu’elle imagine qu’il l’aime. Elle ne remet jamais en cause l’apparence qu’il lui impose, son statut de petite femme. C’est la condition sine qua non à l’amour, et elle a tellement besoin d’amour pour vivre qu’elle ne peut pas le questionner. Il va falloir l’éloigner de son père pour qu’elle sorte du déni, se ré-approprie son histoire, sorte du statut d’objet de désir pour devenir sujet de son propre désir. 

Elle a une vision de l’amour qui est complètement biaisée. On le voit bien dans la relation qu’elle a avec l’éducateur. Au moment où le père chute de son piédestal, elle doit remplacer cette figure masculine par une autre figure masculine, parce qu’elle ne peut pas vivre sans ça. C’est une histoire d’équilibre psychique. Elle a besoin de tendresse, d’amour. Mais comme tout enfant placé, elle ne va pas trouver ce qu’elle cherche avec les éducateurs, qui doivent maintenir une distance, éviter d’avoir des affects envers les enfants. 

Pour Dalva, tendresse, sexualité, amour paternel, tout est mélangé. 

Comment ces envies de fiction et de récit se retrouvent dans le personnage de Dalva?

La particularité de Dalva,  c’est que c’est une enfant, enfin, une adolescente qui se vit comme une femme. Elle le dit d’ailleurs, je suis pas une fille, je suis une femme. Au-delà de son apparence, de sa façon de s’habiller, se maquiller, se coiffer, elle est aussi une femme à l’intérieur d’elle-même. Pour elle, sa place est auprès des adultes. Il y a une distorsion quand elle se retrouve dans le foyer. Elle ne se vit pas comme une enfant de son âge. Ce que j’ai aimé exploré, c’est comment ce petit extra-terrestre de 12 ans, qui a vécu avec un adulte pendant des années, va se retrouver dans le monde de l’enfance et découvrir comment les enfants vivent, s’habillent, jouent, parlent. Ce décalage m’intéressait énormément. C’est d’ailleurs un décalage que l’on retrouve dans Canines de Yorgos Lanthimos, même si le sujet est tout autre. C’est aussi une histoire d’emprise et d’enfermement, des enfants qui se sont construits sur ce que leurs parents leur ont raconté. Ils découvrent qu’en fait, le monde, ce n’est pas ce récit.

L’emprise, c’est quelqu’un qui nous donne sa vision du monde, que l’on intègre comme si c’était la nôtre. Quand on sort de l’emprise, on se rend compte que ce n’était pas notre vision, que l’on ne regardait pas avec nos yeux.

Il y a quelque chose de très cinématographique là-dedans. Cette féminité, ce petit personnage de femme, visuellement, on va pouvoir les déconstruire. On peut matérialiser la délivrance par rapport à l’emprise. 

Peut-on parler du rapport au costume justement, il agit comme un talisman, que ce soit les habits de femme de Dalva comme la veste que lui donne son amie. Le costume est à la fois une façon de performer un rôle, et une protection?

Quand Dalva arrive dans le foyer, elle est habillée comme une petite femme. C’était important pour moi que Dalva ne soit pas Lolita. Il n’y a ni vulgarité, ni érotisation, c’était là dès l’écriture, j’ai beaucoup travaillé avec la costumière. Dalva est habillée comme une dame, une dame classe. Dans un premier temps, elle pense que son costume fait partie d’elle, qu’il est constitutif de son identité. Quand on lui demande de se déshabiller au début du film, c’est une terrible violence pour elle. 

A travers cette histoire de vêtements, on voit tout ce qui se passe dans sa tête. Ils sont un reflet de sa psychologie. J’ai voulu raconter l’inceste en creux, la façon dont son père l’a transformée, et dont après, on veut à nouveau la transformer quand elle arrive dans le foyer.

Je voulais parler d’inceste, mais pas le montrer. Je ne voulais pas montrer l’acte de l’inceste. Mais je voulais raconter l’après, où se logent les traumatismes. 

« Dalva » d’Emmanuelle Nicot

Est-ce que le foyer était un décor de cinéma inspirant pour vous?

Mon père était éducateur, il a travaillé toute sa vie dans un centre d’accueil de jour, où j’allais souvent, une deuxième maison où je me sentais bien, tout à fait à l’image du foyer de Dalva. Une ancienne maison de maitre avec une âme extraordinaire. Bon, soyons honnête, tous les foyers ne sont pas comme ça, mais moi je ne voulais pas faire un film anti-institutionnel, je voulais raconter l’histoire d’une gamine qui a l’impression de plonger dans un nouvel enfer. C’était intéressant de la placer dans une maison hyper chaleureuse, pleine de vie, pour souligner le contraste. 

Et puis ce foyer, c’est aussi la vie en collectivité, et ça va complètement dans le sens inverse de ce que Dalva a vécu toute sa vie. D’un coup, cette proximité est hyper oppressante pour elle. 

Le foyer, c’est du bruit, l’absence d’intimité, la pudeur mise en jeu. C’est une vraie violence pour les enfants placés, dont on parle peu. Vivre en collectivité quand on ne l’a pas choisi, ça peut être une violence. 

Comment avez-vous pensé la façon dont Dalva occupe l’écran?

On a choisi un format 4/3 parce que Dalva est le portrait d’une jeune fille. Ce qui m’intéresse moi au cinéma, ce sont les gens avant les décors ou les paysages, je veux être proche des gens. Et puis le film parle d’emprise, le format devait être serré autour des personnages. 

Dalva est d’ailleurs de toutes les scènes, on est constamment avec elle. 

Dans toute la première partie du film, Dalva est de tous les plans ou presque, et on voit peu le reste du monde, qui est souvent flou. Peu à peu, la caméra va s’ouvrir, devenir de plus en plus mobile, aller chercher les visages des jeunes du foyer, que l’on ne voit presque pas avant. Les plans deviennent plus larges, et Dalva s’inscrit dans cette micro-société, où elle va peu à peu se sentir appartenir à une nouvelle famille. Elle est dans le cadre avec eux, dans leur vie.

La visite en prison à son père est un déclic. La confrontation est violente, mais elle la libère enfin du récit de son père. Il n’y a que sa parole à lui, son aveu, qui peut lui permettre d’envisager la suite. C’est là qu’elle commence à regarder autour d’elle, et plus seulement derrière elle.

C’est étrange, parce que j’ai mis longtemps à écrire le film, et pendant longtemps, la rencontre avec le père n’existait pas. Dans mes courts métrages, le bourreau n’était jamais représenté frontalement. Mais j’étais coincée dans mon récit. Le déni de Dalva est tellement puissant, qu’il n’y avait que les aveux du père qui puissent la faire sortir de cette emprise, pour mourir et renaître. 

Parlez-nous de Zelda Samson, qui incarne Dalva?

Je crois que Zelda a naturellement quelque chose de Dalva en elle. Ca je l’ai compris dès la première vidéo que j’ai vue d’elle. Dans sa façon de s’exprimer, surtout, elle utilise un vocabulaire hyper mature, elle s’exprime comme une adulte, avec un corps de petite fille de 11 ans. Elle a une très belle cinégénie, il y a quelque chose d’étrange dans son visage. Quelque d’extrêmement candide et poupin, et sous certains angles, de très féminin, un truc à la Romy Schneider, où elle se transforme en fonction de l’angle sous lequel elle est filmée.

Ce qu’il a fallu travailler avec elle, c’est la posture. Elle était un peu voûtée quand on s’est rencontrées, elle regardait beaucoup le sol. Elle était moins frontale que Dalva. On a travaillé la posture avec une ancienne danseuse, qui est aussi comédienne. On a travaillé pendant trois mois en amont du film, pour la mettre en confiance, et la rendre légitime. Elle a véritablement éclos pendant le tournage j’ai l’impression. 

C’est un plaisir particulier, de travailler avec de jeunes comédiennes dont c’est le premier rôle, des gens qu’on initie en les mettant au coeur du dispositif?

C’est formidable et bouleversant de faire ce travail. C’est recouvrir ces jeunes de confiance en eux et de légitimité pour qu’ils se sentent à l’aise et réussissent à être eux-mêmes devant la caméra, en l’oubliant. C’est un travail que j’adore faire en tant que réalisatrice. 

Ce sont des gens tellement purs par rapport au jeu, que tout est découverte, ils se réjouissent de tout. Ca donne une dynamique de bonheur absolu. La magie des premières fois. Et on vit ça avec eux. 

Et puis il y a aussi un passionnant travail de réécriture, pour faire en sorte que tous les mots utilisés par les personnages soient des mots que pourraient dire les comédiens. Pareil pour les costumes, on travaille sur l’authenticité, pour que tout le monde s’y retrouve, même si ce ne sont pas leurs propres vêtements, car il faut qu’ils endossent un costume.

Cette façon de caster, forcément, c’est aussi choisir des comédiens qui ressemblent à mes personnages. Ce qui est beau, c’est comment le film se mélange avec la vraie vie. 

Est-ce qu’il y avait un cap, un endroit où vous vouliez aller, qui vous a guidée tout du long de la création du film?

Ce que je voulais à tout prix réussir, c’était de bien diriger Zelda et Fanta. Réussir à ce que Zelda parvienne à s’emparer de la rage que Dalva peut avoir à certains moments, et notamment dans la première scène. Le film a été tourné dans un ordre assez chaotique, et la toute dernière scène qu’on a tournée, c’était justement celle-là. Et je pense qu’on aurait pas pu avoir la même intensité de la part du Zelda au début du tournage. C’est une enfant très cérébrale, il a fallu qu’elle s’approprie le personnage, et qu’elle accepte de perdre le contrôle. Qu’elle puisse exploser comme une furie. 

Que représente cette sélection cannoise?

Une magnifique récompense, qui me dit que j’ai bien fait d’oser faire le film alors que je venais d’avoir mon premier enfant, de faire les deux de front. 

Je suis particulièrement heureuse. C’est un premier film, je ne suis personne, je n’ai pas de casting connu, ça parle d’inceste et d’emprise, même si c’est axé sur la reconstruction et que c’est assez solaire, n’empêche que le sujet peut être un frein. La fréquentation des salles, c’est une catastrophe en ce moment, surtout pour des films fragiles, et j’espère que cette sélection va donner envie aux gens d’aller le voir. 

Il faut vraiment que ce sujet de l’inceste soit mis sur la table, auprès des enfants. Quand j’ai fait le casting, j’ai appelé des centaines de parents, qui m’ont dit qu’il fallait d’abord qu’ils expliquent à leur fille de 10 ans ce qu’était l’inceste. Je trouve ça terrible, parce qu’on ne peut pas soigner ce mal si les enfants ne le connaissent pas. Les enfants doivent savoir ce que veut dire le mot inceste. Je vais me battre pour qu’il y ait des diffusions scolaires du film. S’il y a deux enfants par classe victimes d’inceste en moyenne, c’est aussi parce que les enfants ne peuvent pas comprendre pourquoi des gens qu’ils aiment voudraient leur faire du mal. 

Quels sont vos projets?

J’ai envie de vivre, de me re-remplir à nouveau pour avoir de nouvelles histoires à raconter. Dalva, c’était 6 ans de ma vie. Je ne suis pas boulimique d’écriture pour l’instant. Là je viens de vivre un double accouchement, j’ai envie de me ré-ouvrir au monde, et je suis sure qu’un sujet me prendra aux tripes, à un moment.

J’adore aussi faire de la direction de casting, c’est un endroit où tu rencontres le monde, alors que l’écriture, c’est d’une telle solitude. Et puis je travaille dans un maraichage à mi-temps, je vais y retourner, ce contact avec la terre m’est très important. Je suis malheureuse quand je perds ce contact. 

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