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Delphine Lehericey: « Se détacher du culte de la performance pendant ce confinement »

On a demandé à la cinéaste Delphine Lehericey quelles étaient ses stratégies en ces temps de confinement. Elle nous a parlé des films, livres et séries qu’elle aime, mais nous a aussi confié ses questionnements et ses interrogations…

C’est pas si évident d’avoir des envies même de lire dans ces premiers jours de confinement. De se concentrer sur autre chose que les chiffres de contaminés qui grimpent, les mesures qui se durcissent à raison dans tous les pays d’Europe. C’était loin la Chine… C’était presque de la SF avec un pays qui semblait finalement peu atteint au vu du nombre de sa population. J’avais lu des témoignages de confinés et je pensais aussi que c’ était une occasion de penser, d’écrire, de lire, de prendre le temps. Je les enviais presque mais ça restait théorique. Je me demande aujourd’hui comment j’ai pu penser ça?

C’est pas facile de penser, de philosopher, de prendre soin de son désir, de garder l’énergie pour faire des films, ou en regarder sur son ordi, imaginer des histoires, de mener un projet de série, de comédie. Pour les gens qui ne font pas de films, de travailler tout court. De rester motivés pour vendre des trucs, faire des réunions, dessiner des affiches ou je ne sais quoi encore, faire ce que tu faisais sans y penser. Gagner sa vie.

Ça fait sens aujourd’hui? Est-ce que tout ça va revenir? Ou même rester intact? On va s’y faire à cette situation et garder le même regard? Il y a des tas de gens qui vont tout perdre. Alors même lire ou écrire c’est étrange. Ce qui était le quotidien des réalisateurs scénaristes finalement. Ou de ceux qui travaillaient déjà de chez eux et s’organisaient à flux tendu pour mener leur vie de famille et professionnelle. Comme tout s’arrête avec pas mal d’angoisse aussi, de ne pas savoir quand et comment les possibles vont se ré-ouvrir. De quoi demain sera fait. Pour nous les réalisateurs, les tournages vont stopper, les sorties en salles reportées ou annulées (pour celles et ceux qui avaient déjà fait et dépenser tout l’argent de la promo?). Des films pourront se voir en VOD, des millions par jour de pertes à Hollywood j’ai entendu ce matin à la radio. La machine continue de tourner à perte alors ? Je me demande si ensuite on va fabriquer un énorme embouteillage de films, livres, spectacles, albums quand l’été et son mois de juin nous laissera sortir?

Ça serait bien, évidemment, que cette période nous amène à un ralentissement heureux. Nous les humains, parce que la machine économique de notre industrie du cinéma elle saturait déjà, maintenant elle perd, beaucoup. Je ne sais pas si ça va être le cas pour les gens. On est quand même « drilés » à une course permanente, une forme de compétition via les sélections en festival, la course aux partenaires financiers, les dates des commissions, comment trouver un distributeur etc… En tous cas le planning social aussi s’est vidé. Celui des voyages et des projections aussi. Par exemple, la cérémonie des prix du cinéma Suisse (je sais c’est pas les Oscars mais ça fait partie du tableau quand même !) se fera par communiqué de presse. Sans devoir se montrer, faire un discours, parler de l’état du monde ou de celui du cinéma. On va « perdre »  ou «  gagner »  dans l’indifférence totale, recevoir un prix en toute confidentialité. C’est peut-être mieux? La performance passe au second plan. Les belles robes, le succès et les paillettes ça semble dérisoire. Ce qui va survivre un peu c’est les posts sur Instagram, celui ou celle qui fera rire avec sa photo de PQ ou de pangolin. Mais même ça c’est dérisoire et juste distrayant comme ce que doit être l’univers des réseaux sociaux.

On savait qu’écrire et réaliser des oeuvres c’était par nécessité, pour le public surtout, devenir visible ou un peu célèbre dans un paysage, une industrie pour pouvoir continuer à faire nos métiers mais pour tout le monde maintenant ça s’arrête. On se pose alors? Toutes les compétitions à venir vont sans doute s’annuler, Cannes, qui ressemble à l’Euro ou au tour de France tellement c’est un enjeu financier et bêtement compétitif. Qu’est-ce qu’on va faire sans nos déceptions de ne pas en être, de perdre ou d’y être et de gagner? Ça veut plus dire grand chose.

J’espère qu’on va pas tous se mettre à essayer de devenir performants dans le confinement! S’obliger à nouveau à un rythme soutenu en faisant comme si rien n’était en train de changer. Refaire dedans ce qu’on faisait dehors. Facebook est déjà rempli d’injonctions à s’organiser, à faire des exercices physiques, mentaux, de rangements de sa vie, à se cultiver, à enseigner à nos enfants au mieux, à devenir le meilleur confiné du monde… Ce sont d’autres peurs qui parlent. On dirait qu’on a peur de soi dans un nouveau tempo, une nouvelle énergie, du vide, du temps, le foyer comme unique enjeu, projet, ambition.

C’est une expérience unique, alors je vais essayer de pas me remettre dans la performance. Ce qui veut dire ne pas se projeter dans le futur en m’obligeant à lire, voir, faire, penser à tout ce que j’ai pas encore lu, vu, fait, pensé avant le lockdown qui arrive. Ralentir et se mettre en pause et on agira après, ensemble peut-être chargés de nos expériences à chacun. C’est ce partage-là qui sera fort. Ce qu’on a ressenti, comment on a été, ce qu’on a compris de nous, de nos enfants, du monde dans lequel on vivait à toute vitesse… Mais ça on ne peut pas le penser ou le savoir à l’avance. Comme a écrit Blanche Gardin que je trouve très philosophe pour le coup : «  Désormais, on se lève et on se rassoit! »

Guide de survie culturel au temps du confinement…

Film à (re)voir?

Il y a en à des tas mais je dirai ces deux là : Desert Hearts de Donna Deitch et Paris is Burning de Jennie Livingstone

Et pour les enfants ?

Big Fish de Tim Burton, La vie est un long fleuve tranquille et La Boum.

Album à écouter?

Tout David Bowie et au risque d’être saoulés à la fin du confinement on danse avec Angèle tous les matins!

Livres à lire et relire?

Les Optimistes de Rebecca Makkai trop beau et relire Le Chardonneret de Donna Tartt (ne pas regarder le film, ça abîme les images du livre)

Séries à binge-watcher?

Revoir tout Le Bureau des légendes pour être prêts pour la dernière saison dirigée par Eric Rochant et puis Hyppocrate c’est vachement bien et la saison 2 est en post-prod alors ils vont peut-être la balancer avant la fin du confinement?
South Park ça défoule pas mal niveau langage!

Podcasts à écouter?

Vieille Branche évidemment… et Gang of witches (un nouveau à chaque pleine lune)

Recettes à mitonner?

Aller chez Picard et suivre les indications sur la boite.

Cocktails à siroter?

Bière, bière, bière.

Jeux de société

Kaleïdos, Défis nature (avec des chauves souris et des pangolins)

Jeux vidéo

C’est le moment baby-sitter… (Bannir Fortnite pendant le confinement préserve carrément la santé mentale de tout le monde)

Puzzle, mots-croisés ou sudoku?

Un puzzle de 3000 pièces de l’arche de Noé (comme ça on se projette dans une croisière…)

Le remède ultime pour faire passer plus vite le confinement?

Se confiner entre adultes consentant le plus souvent possible!!!

 

Le dernier film de Delphine Lehericey, Le Milieu de l’Horizon, avec Laetitia Casta, Luc Bruchez, Clémence Poesy et Thibaut Evrard devrait sortir en Belgique au mois de juin.

On vous en parle ici 👇

Le Milieu de l’horizon, l’émancipation de mère en fils 

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