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« Des hommes », dire l’indicible

Avec son 11e long métrage Des hommes, adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier, Lucas Belvaux (Chez nous, Pas son genre, La Raison du plus faible…) livre un récit polyphonique bouleversant, redonnant voix à une toute une génération d’hommes français, ceux qui avaient 20 ans en Algérie.

Ca commence avec un feu qui brûle dans une cheminée. Une flamme incandescente, qui fait écho à celle qui consume petit à petit le coeur de Bernard, alias Feu-de-bois (Gérard Depardieu). Bernard enfile sa veste élimée, ferme la porte de sa vieille ferme insalubre, et enfourche sa mobylette pour se rendre à l’anniversaire de sa soeur, Solange (Catherine Frot). Sa présence menaçante fend la foule des villageois réunis pour l’occasion, sous leurs regards inquisiteurs. Jusqu’au drame, quand Bernard lâche ces mots que l’on ne saurait entendre: crouille, bougnoule. « Comme si ça devait arriver, forcément. Comme si c’était écrit, » assène Rabut (Jean-Pierre Darroussin).

Retour en Algérie. Quatre décennies plus tôt, Feu-de-bois, Rabut, Février et leurs camarades de bataillon ont vingt ans. Le pays les a appelés en Algérie. Ils y découvrent un ailleurs, une autre vie, de nouvelles sensations… Mais ils y trouvent aussi ce qu’on ne peut pas dire, que les mots ne suffisent pas à représenter. Et même l’inconcevable. L’horreur. L’enfer. Rentrés au pays, ils n’ont pas su le dire, on n’a pas voulu les écouter. Une guerre qui n’est pas racontée peut-elle jamais s’achever? Mais l’art, ici le cinéma, va prendre en charge l’indicible, et produire un discours, chaînon manquant de la Grande Histoire.

Des-Hommes-Lucas-Belvaux

Des hommes, à travers les actes et les paroles de Feu-de-bois, dresse une chronique du racisme ordinaire, et son ancrage profond dans l’histoire de France. « Je croyais qu’à force de travailler avec vous, de vivre avec vous, on était pareil. Je m’étais trompé, » confie Saïd.

C’est l’histoire de la France, aussi, une France déchirée par les guerres. Trois générations d’hommes, le grand-père à Verdun, le père fait prisonnier en 40, le fils affrontant les fellaghas. Cette Histoire qui appelle les interrogations des hommes envoyés au front. Finalement, les fellaghas ne sont-ils pas des résistants? « J’avais mauvaise conscience et je ne comprenais pas pourquoi. »

C’est l’histoire d’une famille aussi, « une famille de fous », comme le dit Solange, marquée par sa classe, la classe paysanne dont Bernard rêve de s’extraire, marquée aussi par l’emprise du religieux, par les secrets et les trahisons. Pour comprendre Bernard, pour comprendre son geste, ses paroles, le cinéaste révèle comme en négatif, à travers une multitude de discours, la toile d’araignée des nombreuses rancoeurs qui inondent le coeur de Bernard, envers la famille, la classe, l’argent, la religion, la politique.

Des-Hommes-Lucas-Belvaux

C’est une histoire de voix. Comme un tissage délicat et précieux, le récit se déploie, en off, via un entremêlement de voix, qui donnent à entendre le kaléidoscope des différents affects qui s’entrechoquent. La voix de Feu-de-bois bien sûr, dédoublée entre celle de Yoann Zimmer, qui incarne Bernard à 20 ans, et celle de Gérard Depardieu, mais aussi les voix de Rabut, Solange, Saïd, celle du harki chez qui va manger Bernard, qui lui raconte sa guerre des tranchées, celle de Mireille, celle de Février… Autant de points de vue qui illustrent l’incroyable complexité du traumatisme, de la flamme qui consume non seulement le coeur de Feu-de-bois, mais aussi celui de tous ceux qui comme lui, ont vécu l’Algérie.

La musicalité de ses voix qui se répondent, à travers le temps et l’espace, offre autant de contrepoints à un récit commun, celui d’une génération. Ces monologues intérieurs composent un dialogue entre passé et présent, réconcilient l’impossible, le vieil homme avec le jeune homme qu’il a été, et le jeune homme avec le vieux qu’il est devenu.

Des-hommes-Lucas-Belvaux

Enfin, ce sont des hommes. Des hommes alourdis par le poids de la masculinité tragique qui pèse sur leurs épaules. Il y a ceux qui violent, ceux qui tuent, ceux qui se taisent, ceux qui se révoltent aussi. Il y a cette succession de guerres qui façonnent les hommes depuis des générations, les confrontant au pire sans leur offrir les mots pour panser leurs maux.

Dans le rôle de Feu-de-bois, on retrouve Gérard Depardieu, impérial, est comme une bête blessée qui n’en finit plus de mourir, à petit feu. Pour l’incarner à 20 ans, Lucas Belvaux a choisi le jeune comédien belge Yoann Zimmer, acteur et spectateur d’une guerre qui le dépasse, tout en révolte à peine contenue, fort de l’innocence des premières fois. Face à Depardieu, Jean-Pierre Darroussin (Rabut) prend en charge le récit avec force et délicatesse à la fois, tandis que Catherine Fort soutient avec une bienveillance un peu voilée son frère, son sang.

Le temps de cette nuit du souvenir dans laquelle nous entraîne Lucas Belvaux, on comprend un peu mieux ces hommes, ceux qui s’effondrent, et ceux qui se cachent pour souffrir, la guerre après la guerre, celle qui les détruit de l’intérieur et les consume à petit feu.

Auréolé du label Cannes 2020, Des Hommes fait l’ouverture ce soir du Brussels International Film Festival, et sortira dans les salles belges le 11 novembre prochain.

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