« Dreaming Walls », ghost story

« I remember you well in the Chelsea Hotel » chantait Leonard Cohen. Et nous aussi, qu’on y soit allé ou pas, on semble s’en souvenir, de Janis et des autres. C’est cette mémoire collective, faite d’icônes, de réinvention, de chansons et d’oeuvres d’art, de drogue et de danse, de nuits éternelles et de journées vaporeuses, de folle liberté et parfois d’égarement que Dreaming Walls convoque. Une mémoire collective confrontée à une mémoire bien réelle, celle des corps et des âmes des habitant·es du Chelsea Hotel qui hantent encore ses couloirs alors qu’il est en plein travaux, et celle des briques et des murs, qui résistent encore un peu, alors qu’est posée la dernière pierre symbolique de la spéculation immobilière qui a mis fin au rêve d’une Manhattan bohème.

Avec Dreaming Walls, présenté ce week-end à Berlin dans la section Panorama, Amélie Van Elmbt et Maya Duverdier proposent un portrait documentaire du mythique Chelsea Hotel, une visite architecturale, à la fois historique et fantasmée. 

Icône de la contre-culture, le Chelsea Hotel est depuis plus dun siècle un refuge et une légende pour les créateurs, attirant des artistes tels que Patti Smith, Leonard Cohen, Robert Mapplethorpe ou les membres de la Factory d’Andy Warhol. Fermé pour rénovation depuis plusieurs années, il se transforme en hôtel de luxe tandis qu’une cinquantaine de résidents, souvent âgés, continuent dy vivre et de créer au beau milieu du chantier. 

Dreaming-Walls-Amelie-Van-Elmbt-Maya-Duverdier

Le film débute sur des images d’archives. Dans la nuit, comme un rêve, c’est tout un imaginaire qui est convoqué alors qu’à l’écran, des images au grain nostalgique nous font parcourir les rues de Manhattan, jusqu’au Chelsea Hotel. Très vite, ces images envahissent les murs d’un bâtiment chancelant, qui oscille entre décrépitude et travaux. Mais parmi les fantômes des artistes du monde entier qui se sont succédés dans les chambres de l’hôtel vivent encore des corps bien vivants, des locataires en résistance, témoins d’une époque qui lutte encore un peu, dans d’ultimes soubresauts, pour résister à l’avancée irrémédiable du capitalisme à la new yorkaise, qui compte bien se nourrir de ces précieux mètres carrés en plein coeur de Manhattan. 

On croise Merle, Steve, Joe, Susan ou Bettina. D’eux ou des spectres projetés sur les murs, on ne sait plus trop qui sont les fantômes. Tous se souviennent d’un autre temps, et se refusent à faire table rase du passé, maintenant par leur seule présence une poignée de murs, gardiens de la mémoire. Mais bientôt, tous et toutes, acteurs du siècle passé disparaitront. Dreaming Walls est comme un sanctuaire, une stèle à la mémoire du lieu, tant qu’il est encore temps. 

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Quand certains, comme la danseuse Merle Lister, irrésistible héroïne de cette ghost story, s’emploient à rejouer (ou re-danser) le passé, d’autres se recroquevillent dans leur appartement qui semble de refermer sur eux au fur et à mesure que les promoteurs leur suppriment des pièces, fétichisant les derniers vestiges d’un passé bientôt révolu. « Her future died in someone’s past », chantait Nico dans Chelsea Girls, un sentiment diffus qui s’imposent face à certains des deniers locataires du Chelsea Hotel.

On vibre pourtant avec Merle, héroïne ultra charismatique de ce New York arty, on la suit, accrochée à son déambulateur, on observe avec émotion les courbes et les lignes que dessinent ses mains de danseuse. On donnerait cher pour danser le mambo avec elle, comme cette ouvrier qui fait une pause dans l’exercice de déconstruction pour inviter la vieille dame à esquisser quelques pas de danse.

On suffoque aussi avec ses tenants dont le logement est réduit à peau de chagrin, qui perdent pièce après pièces, pour se retrouver dans un espace recroquevillé, mausolée d’un passé révolu que l’on tente de retenir encore un peu, avec fugacité.

Dreaming Walls est un peu l’ultime soubresaut offert au Chelsea Hotel par les réalisatrices, comme si elles s’étaient employées à fixer sur l’écran cette âme qui s’évapore, avant le décès, pour la transmettre en d’autres lieux, et d’autres temps. Une façon peut-être aussi de libérer les fantômes coincés entre ces murs. 

On retrouve aux manettes la réalisatrice Amélie Van Elmbt, qui après avoir brillé en fiction (avec son premier film, La Tête la première, retenu à l’ACID à Cannes, le suivant, Drôle de père, Prix Cinevox au FIFF), se tourne vers le documentaire. A la co-réalisation, on retrouve Maya Duverdier, et à l’image, deux DOp de talent, Virginie Surdej et Joachim Philippe.

Dreaming Walls est produit par Hanne Phlypo pour Clin d’oeil Film (Belgique), à qui l’on doit notamment Gods of Molenbeek de Reetta Huhtanen ou By the Name of Tania de Bénédicte Lienard et Mary Jimenez. 

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