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Emmanuelle Bonmariage: « La caméra de Manu est un bouclier qui le protège, mais c’est aussi une arme. »

A l’occasion de la sortie de Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher la caméra, dont nous vous parlions récemment, nous avons rencontré la réalisatrice Emmanuelle Bonamariage, qui se confie sur ce projet à la fois si ample et si intime.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots?

J’ai une formation de comédienne, avec un parcours un peu atypique. J’ai beaucoup travaillé dans le théâtre jeune public, j’ai toujours été intéressée par l’écriture dramaturgique, j’ai fait de la radio par exemple. Mais ce qui est compliqué, c’est que l’acteur est tout le temps en train d’attendre que quelque chose arrive, et comme j’ai du mal à me vendre… J’ai eu du mal avec ce manque d’autonomie.

J’ai fait un stage de jeu avec mon père, puis j’ai travaillé avec lui, fait des stages comme assistante sur des Strip-Tease. J’ai fait beaucoup d’ateliers de théâtre et mise en scène avec des primo-arrivants par exemple, où je m’approchais un peu du docu-théâtre. J’ai d’abord eu envie de faire un documentaire sur ce milieu, jusqu’à ce que mon père me donne une caméra. Le jour où il me l’a donnée, j’ai mis de côté mes autres projets. Le fait qu’il exécute cet acte symbolique de me donner une caméra alors que je ne suis absolument pas caméraman m’a décidée à la tourner vers lui. 

C’était une évidence, tant il aurait pu être le sujet de l’un de ses propres films ?

Je dirais que dans l’absolu, il y a 7 millions de films à faire. On a tous une histoire, des contours, du relief, trois dimensions. Mais mon père est quelqu’un qui s’est confondu avec sa fonction, l’homme à la caméra. Il a travaillé et fait des films avant tout, à commencer par sa famille. Père, c’était une fonction secondaire. C’est un homme qui a vécu des choses incroyables, laissé derrière lui tout un nombre de traces. Il a fait 8 enfants avec 4 femmes, il a des amis, une vie à côté, mais il n’est pas facile à cerner. C’est un millefeuille. Je lui ai dit: « La caméra, je la tourne vers toi, car je suis sure que si tu rencontrais un mec comme toi, tu voudrais le filmer. »

Comment définiriez-vous sa méthode de travail finalement?

Il n’hésite pas à entrer dans une certaine forme de manipulation, mais il ne manifeste jamais de moquerie envers les gens qu’il filme. Il est vraiment à leur hauteur, même dans le cadre. Il a un côté caméléon, se fond dans la situation, aux côtés des protagonistes. Sa caméra c’est un bouclier, elle le protège, mais c’est aussi une arme. Il se permet tout ou presque quand il a son arme à la main. Manu n’est jamais ni obscène, ni vulgaire, même s’il bouscule les cadres. Il faut faire confiance aux gens qui acceptent d’être filmés, et à l’empathie des spectateurs.

Comment raconter son histoire? Est-ce que l’écriture s’est poursuivie au montage?

Au départ, il terminait Vivre sa mort, et pensait faire un autre film, mais il était déjà atteint d’Alzheimer. Moi, je pensais que mon père allait mourir avec une caméra en main, travailler jusqu’au bout. J’avais donc envie de le suivre sur son tournage, pour voir comment il travaille, sa manière d’entrer en relation avec les gens. Je voulais faire un film sur Manu en train de filmer un sujet de société. J’ai commencé à faire ça toute seule, mais c’était un peu la galère techniquement. Manu n’arrivait pas à continuer son film, il a voulu changer de sujet, mais il a abandonné à nouveau. Toujours sous mes yeux. J’ai compris qu’il n’allait plus filmer, lui aussi, et sans rien dire, de façon très tacite, il s’est dit: « Je vais filmer dans le film d’Emmanuelle ». C’était parfois confus et contraignant, mais il en est sorti plein de choses intéressantes.

Je savais dès le départ que ce serait un film de montage. Mon sujet, c’était mon père, déjà pas facile à la base, qui en plus avait la maladie d’Alzheimer. Parfois il était de très bonne volonté, parfois il affichait un caractère de chien. C’est un film d’1h33, mais j’avais 95 heures de rush! J’ai senti dès le début qu’il y avait trop de paramètres que je ne pourrais pas maitriser au tournage. Certaines séquences m’ont complètement surprise, je ne pensais pas que la mine allait prendre une telle place dans le film par exemple. Quand il se retrouve vers la caméra, et se fâche dans sa langue maternelle en wallon, il me donne un vrai moment de cinéma. Mais il y avait une telle part d’aléatoire au tournage, qu’il a fallu trouver le juste dosage au montage. Comment raconter l’histoire du cinéaste et de l’homme au montage, à travers mon propre regard? 

L’idée était aussi de retourner sur les traces de son oeuvre?

Moi, je regarde ses films depuis que je suis toute petite. J’étais toujours été assez proche de lui. Puisqu’il résistait à certaines choses, qu’il ne voulait pas se raconter, que pouvait-on ressentir de lui à travers ses films, sans que ce soit trop raccourci ou trop didactique? J’ai cherché à ce que ses films s’intègrent de manière organique au récit, et fassent écho à des choses de sa vie. Les Amants d’assise par exemple, au début, il voulait faire un 20mn, Prison d’amour. Il rencontre ces personnages, voit ce procès. Evidemment, ça fait écho au procès d’empoisonnement qui n’a pas eu lieu dans sa propre vie… (ndlr: Manu Bonmariage a été victime d’un empoisonnement à l’arsenic qui l’a laissé de nombreux jours dans le coma, et l’a considérablement affaibli de longues semaines; il s’agissait a priori d’un crime passionnel, qui n’a jamais fait l’objet d’un jugement ni d’un dépôt de plainte).

Quel sens peut encore avoir le cinéma direct aujourd’hui, à l’heure de la télé-réalité ?

Il est important de dire que le cinéma du réel, le cinéma direct, c’est un art. Manu n’aime pas qu’on lui dise qu’il fait des reportages. Lui n’est pas dans le didactique ni dans l’informatif. Il re-raconte au montage, il ré-agence, il fait oeuvre de cinéaste. Moi je regarde ses films comme je regarde des fictions. Il faut savoir mettre la caméra au bon endroit, au bon moment, user de cadre et du prisme du cinéaste. Le cinéma direct, c’est le regard de quelqu’un sur la réalité. Une sensibilité artistique, pas juste un document.

Il y a une certaine tension entre la mémoire et l’avenir dans le film, quelle est la place de la transmission, de la filiation?

La filiation m’a fait me poser beaucoup de questions, sans forcément trouver de réponses. Je pense que je suis la plus proche de lui parmi ses huit enfants, du moins sur le plan artistique. Je crois que ce n’était pas un hasard si c’est à moi qu’il a donné cette caméra, d’autant que je porte le même prénom que lui! C’est très étonnant ce que notre famille nous transmet parfois à notre insu. Je voulais que cette question de filiation soit traitée l’air de rien.

ManuEmmanuelleBonmariage

Il y a beaucoup de strates dans le film.

Oui, et beaucoup de supports différents, mes images, les siennes, les images d’archives, les films familiaux, il était important que cela forme un tout cohérent. Et proche de lui. Souvent je me disais: « Est-ce que c’est un portrait? Un témoignage? » C’est un cadeau pour lui, mais aussi pour moi. Je m’adresse aussi de la petite fille que j’étais. J’ai souvent eu peur pour lui, peur de le perdre. Et puis il y a eu cette difficulté de le cerner, de le rencontrer. Je me suis beaucoup engueulé avec lui, on a une relation amour/ haine. Le film raconte aussi ce qui peut nous opposer.

Et finalement, c’était aussi une façon d’honorer son travail. Il est un peu tombé dans les oubliettes, Manu. Ma productrice, qui a fait l’INSAS il y a dix ans, était étonnée qu’on ne parle pas de Manu Bonmariage à l’époque. Ses films sont bourrés d’humanité. Je dis pas que lui l’est, mais ses films nous renvoie beaucoup à notre humanité. Ce qu’on partage tous.

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