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Rencontre avec Nabil Ben Yadir: s’amuser avec les codes du thriller

Nous avons rencontré Nabil Ben Yadir, dont le 3ème long métrage Angle Mort sort ce mercredi en Belgique. Découvert en 2008 avec Les Barons, qui a rencontré un énorme succès en Belgique, il s’est ensuite consacré à La Marche, un ambitieux film historique sur un épisode méconnu de l’histoire de France, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, sorti en 2013. Il nous parle de son nouveau film, de son sujet brûlant, et de son plaisir à tourner un vrai film de genre.

 

Comment vous résumeriez Angle mort?

Le film retrace la trajectoire de Jan Verbeeck, commissaire de la brigade des stups d’Anvers, un héros pour une partie de la Flandre où il faut figure d’homme providentiel qui n’a pas sa langue dans sa poche. Il décide de démissionner pour se présenter en politique, au service d’un parti d’extrême-droite qui surfe sur les problématiques sécuritaires. Lors de sa dernière intervention à Charleroi, son passé refait surface, et son histoire bascule. Il se retrouve à devoir faire des choix dans la précipitation, sans pouvoir peser le pour et le contre, et cela en pleine période électorale.

 

Jan Verbeeck, c’est un héros, un pourri, ou les deux?

C’est un radical, une crapule, mais c’est mon personnage principal, et d’une façon ou d’une autre, il va falloir s’attacher à lui, ou du moins à son destin. Sur le papier, je suis la dernière personne qui pourrait s’attacher à Jan Verbeeck, et pourtant je m’accroche. Qu’est-ce que ça raconte de notre époque? Je pense qu’il y a 10 ou 12 ans, on n’aurait pas pu faire un film avec une telle ordure comme héros. Il aurait été le grand méchant, point barre. Mais quelque chose est en train de se passer, même Disney s’y met avec Maléfique en consacrant des films à la sorcière et plus à la douce héroïne. Mon challenge, c’était de montrer l’ambivalence du personnage, en usant des codes du film de genre.

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Face à Jan Verbeeck, on trouve le personnage central de Dries.

C’est le personnage le plus complexe, il se sent en permanence mal-à-l’aise, pas à sa place. En fait, il est plus radical que Jan Verbeeck. Il est même plus raciste que lui. On parle souvent d’intégration, mais lui, il est dans la sur-intégration. Il a oublié qui il était, il a même changé l’orthographe de son nom! Cette lettre qu’il modifie, elle symbolise bien des choses. Il dit des choses horribles, mais parce qu’il est Driss Benaïssa, personne ne le traite de raciste. Il est la marionnette parfaite pour Jan Verbeeck. Mes potes du quartier trouvent que c’est lui le monstre. C’est le chien de garde de Jan Verbeeck, prêt à tuer pour son maître. Et quand ton maître ne veut plus être ton maître, tu te sens plus perdu encore que tu ne l’étais avant. Comme c’est un vendu dans le quartier, il n’y a plus de retour possible pour lui. alors il va loin, très loin…

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L’actualité du film, écrit il y a plusieurs mois, est assez terrifiante aujourd’hui…

C’est la réalité qui nous a dépassés. La séquence finale du film, elle va peut-être se révéler en deçà de la réalité. La plus grosse vanne de ces 5 prochaines années, ça pourrait bien être la notion de démocratie. On vit un basculement politique, avec toutes ces figures populistes qui arrivent au pouvoir… la réalité a dépassé la fiction.

 

C’est un pur thriller au rythme effréné. Vous avez toujours rêvé de faire un film d’action?

Ah, la plupart des réalisateurs rêvent secrètement de faire un film d’action, non? J’ai grandi avec ce cinéma. Angle Mort, c’est aussi une réponse à La Marche pour moi, qui était un film solidaire, lumineux, sur un mouvement assez positif. Angle Mort c’est un film radical, noir, avec un personnage terriblement seul, qui fonce à tout berzingue. Même si le budget était limité et qu’on a dû bricoler pas mal de choses, c’était super amusant à faire. Le fond est là, et donc tu m’amuses avec la forme, à créer des ambiances de vrai cinéma.

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Un film d’action, ça se tourne forcément en Flandre en Belgique aujourd’hui?

J’espère que non! J’avais d’abord envie de tourner à nouveau avec Jan Decleir, et d’opposer deux villes à l’opposé du spectre, Anvers et Charleroi. Deux villes qui se ressemblent historiquement, et qui ont pris des trajectoires opposées, l’une qui s’est désindustrialisée, l’autre sur-industrialisée. Les Flamands ça fait longtemps qu’ils assument le film de genre. Chez nous, c’est en train de changer, on voit notamment qu’il y a plus de place pour la comédie, mais c’est encore à construire. Pour Les Barons, à l’époque, on n’était pas très à l’aise avec la comédie, il fallait intellectualiser le propos, en faire une étude sociologique.Là, c’est un thriller d’action, même si ce n’est pas que de l’action. Ca reste un film de personnages, on ne quitte pas Jan Verbeeck. Moi ce qui m’a inspiré, ce sont les thrillers indépendants américains des années 70 aussi.

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Le design sonore du film est époustouflant, et contribue grandement à la pression constante et au rythme hyper soutenu, comment l’avez-vous conçu?

Je ne voulais absolument pas de musique d’orchestration, ne pas utiliser la musique pour pousser l’émotion. Je voulais quelque chose de très organique, des voix, des sons cassés ou distordus, comme des sons de sirène déformés qui rappelle le chaos à l’oeuvre dans la tête de Jan. L’ambiance sonore devait être abstraite, comme le héros, qui porte un lourd secret. J’ai trouvé la personne idéale, Senjan Jensen, un Anversois qui avait déjà travaillé sur Kid de Fien Troch, un vrai architecte sonore.

 

Comment avez-vous fait le casting?

David Murgia, je l’ai découvert dans Bullhead, et à l’époque, j’étais impressionné par la façon dont Michaël Roskam avait réussi à diriger cet acteur handicapé. Bon, David n’aime pas trop que je raconte ça, mais ça souligne ses incroyables capacités de jeu! Son rôle, c’est une présence avant d’être des mots. Soufiane Chilah, je l’ai rencontré quand il était encore à l’école, il jouait une pièce au Bronks, le théâtre pour jeunes. Il m’a époustouflé dès cette première scène. Pour incarner Dries, il a pris 16 kilos juste pour passer le casting. Il a une sorte de stabilité instable, c’est un acteur très zen, dans l’observation. Peter van den Begin lui, c’est un vrai performer, et il a un côté transformiste, il joue des rôles de femmes, de roi, et là Jan Verbeeck. Il dégage un truc à la fois effrayant et fragile.

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La version française, c’est un défi à la fois artistique et industriel?

Moi j’ai grandi avec les VF, même si aujourd’hui je connais le goût de la VO. Rocky, Rambo, n’essayez même pas de me les faire regarder en VO! J’ai plein d’amis qui me disent qu’ils n’ont pas envie d’aller vois un film sous-titré. Pour que ça sonne juste, on a dû ré-écrire des scènes, et je voulais absolument superviser tout le processus. L’idée, c’est de parler à tous les publics, ne pas oublier le public qui va dans les multiplexes sans savoir le film qu’il va aller voir, et qui choisit sur place en fonction de l’affiche, de la bande annonce qui tourne sur les écrans… Parler à tout le public, ce n’est pas honteux. Quand on parle de VF, on parle de marché, et ce n’est pas une évidence en communauté française. On veut, on a envie, mais il y a encore un petit pas à franchir. Je suis ravi qu’on puisse commencer à envisager sereinement de produire des films de genre, à exploiter ce langage connu du public.

 

 

 

 

 

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