« Familie », comment vas-tu?

Avec Familie, sélectionné en Compétition Nationale au BRIFF, Milo Rau, dramaturge, metteur en scène, journaliste et cinéaste suisse, et ex-directeur artistique du NTGent, transpose au cinéma un pièce créée pour le théâtre, Familie, questionnant l’insondable geste d’une famille qui fait le choix d’un suicide collectif.

La pièce éponyme originale, montée en janvier 2020, a été jouée quelques semaines, avant d’être interrompue par le confinement. Avec le soutien du NTGent, Milo Rau et les Peeters-Miller décident d’en créer une version cinématographique. Ce n’est surement pas un hasard si le film est montré au BRIFF en même temps que Lucie perd son cheval, premier long métrage de Claude Schmitz, qui réinvente lui aussi sa propre pièce de théâtre, Phèdre ou l’explosion des corps confinés de Méryl Fortunat-Rossi, documentaire sur la création avortée d’une adaptation du classique de Racine, ou qu’au printemps dernier, Jaco Van Dormael réalisait une version pour la télé de Madame Bovary, adaptation montée par le KVS.

Au sortir de ces confinements à répétition où les arts vivants se sont retrouvés à l’arrêt, théâtre et cinéma se sont à nouveau regardés, aimés et croisés.

Que nous propose Familie? Une famille s’installe dans un théâtre. Elle regarde devant elle le petit théâtre d’une autre famille, elle-même en train de rejouer le fait divers d’encore une autre famille. Mais est-elle vraiment en train de rejouer? N’est-elle pas plutôt en train d’interroger sa propre place dans la société?

«Familie» de Milo Rau, photo tirée de la pièce

Septembre 2007. Dans la petite commune de Coulogne, à quelques kilomètres de Calais, une famille se donne la mort. Une famille entière. Le père, la mère, les deux enfants trentenaires. Tout laisse à croire qu’il s’agit d’un suicide collectif, à commencer par une longue lettre, qui termine par cette phrase terrible et qui sème un trouble abyssal: « On a trop déconné… Pardon. »

Dix ans plus tard, Milo Rau s’attache à explorer cet insondable fait divers en mettant en scène la dernière soirée de la famille Meesters. Ou plutôt, d’une famille. Une vraie famille, encore en vie elle, celle formée par les comédiens Filip Peeters et Ann Philipp (vus tous les deux notamment dans le mega hit du cinéma flamand signé Erik Van Looy Loft, ou encore la série à succès Salamander), et leurs deux filles adolescentes, Leonce et Louisa Peeters.

La famille Peeters-Miller, bien vivante, n’a pas de velléités suicidaires. Enfin, ce n’est pas tout à fait le cas pour Louisa, l’aînée, qui prend en charge le récit. Alors qu’elle étudie en pension, elle broie du noir, pense mettre fin à ses jours. Elle ne passe pas à l’acte, mais elle voudrait comprendre le geste de cette famille, si proche et si loin d’elle.

Alors Milo Rau va mettre en scène la dernière soirée de la famille, le dernier repas, less dernières conversations, les derniers préparatifs, les derniers gestes du quotidien avant le geste ultime et fatal, que l’on sent arriver, persuadés que rien ne nous sera épargné.

«Familie» de Milo Rau, photo tirée de la pièce

Milo Rau, qui au théâtre avait mis en place un dispositif video, épure la scène. Le cinéma lui permet de sonder les visages au plus près. A aucun moment le dispositif théâtral n’est dissimulé, il est même crânement assumé par un rideau rouge qui ouvre le film.

On entend les silences, on entend aussi les ambiances sonores du théâtre, émises sur le plateau, le chant enregistré des oiseaux, les chants de Leonard Cohen ou de Rameaux.

On voit les décors, les armatures, les costumes et les accessoires. Pourtant rapidement, les artifices théâtraux font corps avec la mise en scène de cinéma pour offrir une caisse de résonance métaphorique à l’expérience artistique menée par la famille Peeters-Miller. Si l’on ne sait rien des motivations des Meesters, la famille de Coulogne, le dernier repas des Peeters-Miller nous invite à réfléchir à notre propre place dans le monde.

A l’heure où l’humanité n’a plus d’autre choix que de prendre conscience qu’elle a irrémédiablement mis en péril les moyens de sa survie, comment anticiper ce grand suicide collectif? Comment vivre quand on court vers une mort (à l’échelle de l’humanité) non plus naturelle, mais engendrée par nos propres déviances? Peut-on vivre heureux en attendant la mort? N’est-il pas plus sage d’orchestrer sa mort, de la rendre plus belle?

Autant de questions que posent frontalement ou en filigranes Louisa face caméra, mais aussi ses parents ou sa soeur lors de déchirants monologues intérieurs. Si l’on apprend à les connaitre, notamment grâce aux inventaires des choses qu’ils aiment dressés avant de mourir, leurs raisons profondes, leur angoisse existentielle nous renvoie au sens de notre propre existence.

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