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« Girl », à corps perdu

Girl livre le portrait intime et bouleversant de Lara, une jeune fille née garçon qui se rêve ballerine, et consent à d’inconcevables sacrifices pour accomplir son destin. 

C’est une douce claque que le spectateur se prend en découvrant Girl, le premier long métrage du jeune (26 ans!) réalisateur belge Lukas Dhont, un petit uppercut émotionnel. Douce, car le film aborde avec empathie et retenue un sujet extrêmement fort, le processus de transition d’une jeune fille, née dans un corps de garçon, qui s’apprête à rencontrer son corps de femme. Douce, car la tension monte crescendo. Lara fête un anniversaire important, celui qui lui permettra enfin de débuter le traitement qui va lui permettre d’abandonner à jamais son corps de garçon, un corps qui l’alourdit, un corps qui bride des rêves, un corps qu’elle s’efforce par tous les moyens de contraindre.

Douce, mais une claque néanmoins. Tout commence dans une sorte de félicité familiale. Lara vit avec son père et son jeune frère, qui l’accompagnent au quotidien dans son cheminement, quitte à tout abandonner pour la suivre, et lui permettre de réaliser ses rêves. Car Lara ne rêve pas seulement de ce nouveau corps de femme qui l’attend au bout du long chemin de la transformation. Elle rêve surtout du corps féminin ultime, un défi déjà trop vaste pour nombre de ses camarades adolescentes pourtant nées filles. Lara se rêve ballerine, et compte bien tout mettre en oeuvre pour forcer ce corps qui semble sans cesse lui échapper. Pour faire face à ce corps en résistance, Lara va s’astreindre à un entrainement physique intensif, et tenter coûte que coûte de contraindre ce corps.

Lara est soutenue dans cette période de transition par un père aimant et attentif, et encadrée par une équipe médicale à son écoute et soucieuse de son bien-être. Elle a intégré une école extrêmement exigeante de danse, où le corps professoral accepte et accompagne son destin particulier. Si les vestiaires restent un lieu de souffrance, comme pour bien des adolescents en conflit avec leur enveloppe charnelle, c’est avant tout contre sa propre impatience qu’elle va devoir lutter.

 

Ce ne sont pas les autres, l’obstacle à la transformation de Lara. Seul le temps ici fait obstacle, mais quel obstacle. Le temps, ennemi de Lara. Car comment accepter, en pleine adolescence, la perspective d’un changement si lent qu’on pense ne jamais pouvoir le toucher du doigt?

En choisissant de se focaliser non pas sur les éventuels obstacles extérieurs qui auraient pu entraver la transition de Lara, mais plutôt sur ses propres interrogations à elle, et ses propres zones d’ombre, Lukas Dhont fait le pari audacieux et bouleversant d’entendre les tourments intérieurs qui hantent Lara. Ce n’est pas tant du regard des autres que souffre Lara que de son propre regard. Les miroirs si présents dans le récit, renvoient sans cesse la jeune fille à ce corps qu’elle martyrise sans pour autant parvenir à le transformer aussi vite qu’elle le voudrait. Le temps du changement est insupportable, d’autant plus insupportable que Lara semble s’interdire toute vie émotionnelle tant qu’elle n’aura pas le corps dont elle rêve. Demain ne viendra jamais assez vite…

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Girl prend aussi le pari de ne pas expliquer l’histoire de Lara, de ne pas retracer son parcours, de ne pas commenter ni interroger, permettant ainsi au spectateur d’accompagner Lara dans la force de l’instant présent et décisif.

Les scènes de danse, filmées au plus près des corps, et surtout des visages, offrent une mise en scène abyssale de cette souffrance du corps. Lara danse, encore et toujours, refait sans cesse les mêmes mouvements, enchaine les mêmes pas, lace et relace ses pointes, objets d’une souffrance physique qui finit par irradier Lara dans tout son être, physique comme psychique.

Evidemment, il fallait pour porter le film tomber sur la perle rare, et c’est là le bonheur et la chance de Lukas Dhont que d’avoir trouvé Victor Polster, au hasard d’un casting de figuration. Le jeune homme, danseur de son état, incarne Lara avec une telle volonté, un tel engagement et une telle douceur, offrant à la caméra son regard radieux qui s’assombrit peu à peu au fil de sa quête, laissant le voile de la souffrance inonder ses yeux clairs. Il est le coeur vibrant du film, de presque tous les plans, sérieusement épaulé par l’interprétation d’une grande justesse d’Arieh Worthalter, dans le rôle de son père, un père aimant, bienveillant, et qui sans cesse remet en question son impuissance face aux tourments de sa fille.

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Loin de tout sensationnalisme, s’inscrivant avec force et audace dans le présent brûlant de son personnage, Lukas Dhont livre le portrait intime et bouleversant de Lara, dont le regard voilé vous accompagnera longtemps après la séance.

Girl devrait être le dernier film produit par Dirk Impens et Menuet, puisque le producteur a annoncé vouloir cessé ses activités, après avoir permis l’émergence de talents comme Felix Van Groeningen, et donc Lukas Dhont. Le film est coproduit en Belgique par Frakas Productions (qui présentait cette année un autre premier long, Seule à mon mariage de Marta Bergman à l’ACID), et devrait sortir à l’automne en Belgique.

Il concourt dans la section Un certain regard, où Victor Polser est d’ores-et-déjà un sérieux candidat pour le Prix d’interprétation, ainsi que pour la Caméra d’Or, et la Queer Palm.

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