« Juste un mouvement », raviver la mémoire

L’artiste belge Vincent Meessen présentait cette semaine à la Berlinale Juste un mouvement, film circulaire et hybride, entre documentaire et essai filmé, retraçant le portrait en creux de l’intellectuel et militant sénégalais Omar Blondin Diop.

Juste un mouvement interroge deux mythes qui se font face, se croisent et se décroisent. Omar Blondin Diop, militant et intellectuel sénégalais, comète disparue trop vite dans le ciel post Mai 68 et post Indépendance, et le cinéma « en train de se faire » de Godard, notamment La Chinoise, dont Omar Blondin Diop est l’un des protagonistes, y jouant son propre rôle.

A travers ce geste cinématographique qui oscille et circule entre le documentaire et l’essai filmé, Vincent Meessen, artiste contemporain belge dont le travail vidéo est exposé dans le monde entier, interroge le Sénégal d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi le pouvoir de la collusion entre la pensée politique et la pensée artistique.

Le film débute par une mise en abyme, un film dans le film, à la fois retour sur les traces de La Chinoise à Nanterre, et projection de ses interrogations et de son héritage à Dakar aujourd’hui. Par écrans interposés, deux figures tutélaires de répondent, Godard, cinéaste contestataire, et Omar Blondin Diop, idole de plusieurs générations de jeunes Sénégalais, penseur et électron libre. Si la figure de Godard a eu son lot d’exégèses, celle de Blondin Diop reste plus mouvante.

L’idée ici n’est d’ailleurs pas d’en faire un portrait fidèle et définitif, et surtout pas, comme en témoigne l’un de ses proches, de le figer dans une figure de martyr, le ranger dans une catégorie qui risquerait de le rendre obsolète, mais plutôt d’en dresser un portrait en creux, et d’interroger sa présence fantomatique mais inspirante dans le Sénégal d’aujourd’hui.

Différents protagonistes se relaient pour construire le récit, ponctué d’extraits de La Chinoise. L’assistant réalisateur arpente la ville, repérant les lieux du futur tournage – tournage finalement en train de se faire. Une jeune travailleuse chinoise retrouve sur les pas d’Omar Blondin Diop à Gorée, dans la prison où il mourut, devenue musée. Un maître de Shaolin sénégalais cherche le mouvement juste. Une jeune intellectuelle sénégalaise donne en chinois une conférence sur le film de Godard. Le Vice-président chinois visite le tout nouveau Musée des civilisations noire, imaginé par Senghor, financé par la Chine. Chacun joue ou rejoue son propre rôle.

Ces actions, ou ré-activations de l’histoire sont entrecoupées d’interviews délibérément non frontales avec les compagnons d’Omar Blondin Diop, ses frères et amis, ceux qui connurent l’ébullition de la pensée, et le drame de la prison. Leur regard tourné au loin semble convoquer le fantôme, le souvenir de leur ami et frère.

Aujourd’hui, sa famille lutte pour faire réouvrir l’enquête, en quête de vérité. Une vérité forcément protéiforme, qui s’incarne dans les discours de ses proches, mais qui surtout rebondit entre le passé et le présent, résonnant dans une chambre d’écho où le refus de l’impérialisme défendu par Blondin Diop se heurte au néo-impéralisme pas si discret d’une Chine usant des soft powers de l’éducation et de la culture pour s’innerver dans le présent et le futur du Sénégal, s’immisçant notamment dans le travail mémoriel de ré-appropriation de l’histoire, courant analysé dans le film par l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr.

C’est cela aussi que montre le film, l’histoire de la pensée comme la pensée en train de s’écrire, sa versatilité et sa capacité de mutation, le dialogue continu entre les intellectuels d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Juste un mouvement, produit par Thank You and Good Night, est montré cette semaine au Festival de Berlin, dans la section Forum. On espère voir le film bientôt en Belgique.

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