« Kinshasa Now », au coeur de la ville

Il y a un peu moins de 10 ans, Marc-Henri Wajnberg proposait avec Kinshasa Kids une improvisation musicale au rythme effréné des enfants des rues de la capitale congolaise, centrée autour du destin d’une troupe d’enfants des rues. Il revient aujourd’hui avec Kinshasa Now, expérience en réalité virtuelle destinée aux jeunes publics (et aux moins jeunes) autour des mêmes thématiques, et sélectionné en Compétition officielle VR Expanded à la Mostra de Venise, il y a quelques mois, à découvrir à Bozar du 16 au 26 janvier.

Près de 35.000 enfants arpentent les rues de Kinshasa, la plupart du temps mis à la porte par leur propre famille, accusés d’être des enfants sorciers. Ces enfants vivent en groupe, et constituent de véritables petites armées pour se protéger les uns des autres, et surtout des adultes.

Kinshasa Now propose ainsi de suivre le parcours de Mika, 14 ans, chassé de chez lui par sa belle-mère. Le film offre une expérience où le spectateur est plongé, grâce à un casque VR 360°, au milieu des rues de Kinsahsa, ville grouillante et virevoltante, tout en découvrant le quotidien d’un enfant de la rue. Le film est tourné dans un décor réel (ô combien), avec de vrais comédiens. L’expérience existe en version linéaire de 25mn, et en version interactive dont la durée varie entre 7 et 25mn, en fonction des choix du spectateur. En effet, durant le film, des propositions sont faites au spectateur qui décide lui-même de la suite de l’histoire. Il y a plus d’une quarantaine de chemins possibles!

 

Kinshasa-Now-Marc-Henri-Wajnberg

On a pu croiser Marc-Henri Wajnberg la semaine dernière, qui nous livre ses impressions sur cette nouvelle expérience…

Comment est née l’idée de ce projet?

Kinshasa Kids a beaucoup tourné dans les écoles, a fait partie du prix des Lycéens. J’animais souvent des débats avec les jeunes. J’ai pu constater que la problématique des enfants des rues et des enfants sorciers était peu connue, et notamment des enfants de la diaspora congolaise. Les gens sont très pauvres au Congo, et la foi est une bouée de sauvetage. Les églises du réveil pullulent à Kinshasa, et quand les couples se séparent, souvent la femme doit partir et n’a pas les moyens de prendre les enfants avec elle. Du coup ceux-ci restent avec leur père et sa nouvelle femme, qui ne veulent pas d’eux. Pour s’en débarrasser, les belles-mères les accusent d’être des sorciers, pour toutes sortes de raison: ils font pipi au lit, le toit fuit, il ne fait pas beau… C’est une situation que l’on trouvait déjà dans Kinshasa Kids, et qui s’est encore aggravée. Il y a même des parents qui travaillent, mais trop pauvres pour garder leurs enfants à la maison. On dit que les écoles sont gratuites, mais les profs ne sont pas payés et ne donnent pas cours! Et il y a aussi des guerres et des afflux de réfugiés, notamment venus d’Angola. Il y a 35.000 enfants recensés dans les rues, mais il y en a surement beaucoup plus.

Comment raconter tout ça à un jeune public?

L’idée était d’utiliser un outil qui parle aux ados, rappelle en partie l’univers du gaming et des jeux videos. J’ai pensé que la réalité virtuelle et le fait d’avoir des choix avait un côté didactique, pédagogique. Ca permet aussi de créer le dialogue en cours, en demandant aux jeunes pourquoi ils ont fait tel choix.

Le film est construit au fil de grands étapes et de grands thèmes: la famille, la religion, le transport, la résilience, l’éducation. J’avais vu beaucoup de films en réalité virtuelle où l’aspect technologique prenait le dessus, mais moi je voulais vraiment raconter une histoire. Je suis parti il y a trois ans déjà faire des essais. On a un peu tâtonné pour trouver la meilleure formule, et faire en sorte que malgré les choix d’orientation narrative, il n’y ait pas de temps mort.

C’est un nouveau medium pour vous?

En tant que cinéaste, j’aime bien découvrir de nouveaux territoires. Quand j’ai fait les 1200 épisodes de Clap (des formats de 8 secondes), c’était une première, tout le monde m’a traité de fou, je n’ai reçu aucune aide, mais au final ça a lancé une mode et marché partout dans le monde. J’ai aussi coproduit The Five Obstructions de Lars Von Trier, un film dogme avec des contingences incroyables (5 remakes d’un même film, avec des contraintes différentes). Kinshasa Kids, c’était une fiction qui ressemblait à un doc! J’adore ces nouveaux défis. La question ici était comment raconter une histoire, celle de Kinshasa Kids,  sous une forme différente? J’adore les variations sur un même thème en fait!

La réalité virtuelle permet aussi une immersion totale à 360° pour cette ville tentaculaire qu’est Kinshasa?

C’est vrai que souvent, les réalisateurs vont à peine à 180°. Mais moi je voulais que l’on puisse tout voir, à 360°. Tout ça dans des lieux parfois hostiles, en période pré-électorale, comme dans le grand marché. C’était un sérieux challenge. Difficile de se cacher quand on tourne à 5 et en 360° Où est-ce qu’on « range » les badauds! Il fallait se cacher pour ne pas apparaître dans l’image, mais aussi que tout les gens présents soient visibles, c’était extrêmement compliqué.

Que représente cette sélection à Venise pour vous?

Etre à Venise, c’est vraiment une promotion incroyable. Le film sera projeté là-bas, mais aussi dans 14 autres villes, à Paris, Amsterdam, Taïwan, Toronto! Le film est aussi accessible aux gens qui ont un casque HTC, finalement, il va être beaucoup plus vu qu’à l’occasion d’une édition « normale » de la Mostra…

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