Laura Wandel: « Déplacer le point de vue à la hauteur de l’enfant »

Rencontre avec la jeune réalisatrice belge Laura Wandel, dont le premier long métrage, Un monde (on vous en parle ici) plongée bouleversante au coeur d’une cour d’école, sort ce mercredi 20 octobre en Belgique. Sélectionné à Cannes dans la section Un certain regard, dont il a remporté le Prix Fipresci, le film enchaîne les festivals et les prix, dont le dernier en date, celui du Meilleur premier film au prestigieux London Film Festival. Elle revient pour nous sur la genèse du projet, et son point de vue, particulièrement fort et affuté. 

Quelle est l’étincelle qui est à l’origine du projet?

Chez moi, l’envie d’écrire un film part toujours d’un lieu. Là, j’avais envie d’explorer l’univers de l’école. La question de l’intégration à un nouvel écosystème me parlait particulièrement. C’est aussi la première forte confrontation de l’enfant avec le monde en dehors de la famille, une micro-société dont il doit décoder les codes. Je voulais me pencher sur ce besoin de s’intégrer, ce besoin de reconnaissance. Cela fait écho à des besoins humains universels. 

Et puis il y avait une notion de territorialité très intéressante dans la cour d’école. Ça raconte beaucoup de nos sociétés je trouve.

Dans la plupart des écoles, le terrain de foot prend la majorité de l’espace. Et les enfants qui n’ont pas envie de jouer au foot, il ne leur reste que de minuscule espaces à côté, c’est déjà une violence.

J’avais envie d’y placer une fratrie, parce que en tant qu’enfant, quand on rentre à l’école, c’est quelque chose qui nous définit fort, la fratrie, c’est là qu’a commencé à se construire notre identité. Je voulais montrer ce qu’on est prêt à perdre de soi pour rentrer dans le rang et correspondre à ce que les autres attendent de nous. Montrer cette enfant presque prête à renoncer à son frère pour s’intégrer.

Et puis le film parle aussi d’apprentissage. Le parcours de Nora, tout ce par quoi elle passe va lui permettre son geste final de rédemption. C’était important pour moi d’ailleurs que ce soit un geste, et pas une parole de bienveillance, qui arrête la violence.

Quel travail d’observation avez-vous mené?

J’ai écrit le scénario pendant 5 ans, et j’ai fait de très nombreuses observations dans des cours de récré, j’ai discuté avec des instits, des directeurs d’école, des élèves.

C’est important pour moi en tant que cinéaste de partir d’une certaine réalité pour créer de la fiction.

C’est une nourriture pour moi, le fait d’explorer plein de points de vue différents pour trouver le point de vue juste. C’est comme ça qu’il m’a semblé intéressant de montrer le point de vue d’un témoin du harcèlement, plutôt que celui du harcelé ou du harceleur.

J’ai assisté un jour à une médiation dans une école, et je me suis rendu compte à quel point les enfants peuvent parfois ressentir le besoin de correspondre à l’étiquette qu’on leur a souvent collée dès leur arrivée à l’école. Lors de cette médiation, ils faisaient une sorte de jeu de rôle, ou chacun pouvait explorer ce que l’autre pouvait ressentir, ce que ça fait d’être à sa place. 

C’est très complexe, le mécanisme du harcèlement. Il est très difficile de détecter d’où il vient, il y a souvent plusieurs causes, et puis la limite entre témoin, harcelé et harceleur est très fine, on peut très vite passer de l’un à l’autre. Je pense même qu’on est tous passé plus ou moins par ces trois phases, peut-être sans s’en rendre compte. On n’est pas forcément l’un ou l’autre, on peut être plusieurs choses à la fois. 

La violence vient toujours d’une blessure qui n’a pas été écoutée et reconnue.

Finalement, la seule arme de l’enfant, c’est la violence, c’est comme ça qu’il exprime les choses. Et on n’a souvent pas le temps d’essayer de comprendre. 

C’est pour ça que je voulais montrer différentes situations dans le film, et montrer que la violence vient d’une autre violence, que souvent l’enfant n’a pas d’autre choix que de reproduire ce qu’il a vécu. 

Et si l’on n’est pas à la même hauteur que les enfants, on ne peut pas voir ce qu’ils voient. Se mettre à la hauteur de Nora, c’était là dès le début dans le projet?

Se mettre à la hauteur, c’est la possibilité de se mettre à la place de, de créer l’empathie.  La manière de filmer, tout le temps à la hauteur de Nora, c’était là dès le début du projet. Je pressentais qu’il faudrait tout le temps rester à sa hauteur. Et la suivre. Que le regard de cette héroïne guide toute la mise en scène. Ça aller permettre au hors champ d’exister, et au spectateur de projeter des choses que lui a pu vivre, de lui laisser une place. 

C’est le regard de Nora qui guide la mise en scène.

L’idée était donc de déplacer le point de vue, et entrer en immersion, même sensorielle avec le personnage. On comprend qu’elle est soumise à une hyper-sollicitation constante des sens.

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Arriver dans un nouveau microcosme, c’est essayer de trouver ses repères. C’était important pour moi de la montrer complètement perdue, comme un enfant qui arrive à l’école pour la première fois. Rester à sa hauteur, et flouter ce qu’il y a autour d’elle, c’est rendre concrète la perte de repères. C’était important aussi que la notion de l’espace ne soit pas très claire, comme pour Nora.

Quant au brouhaha constant… Il n’y a rien de plus assourdissant qu’une cour de récré. Or, c’est aussi par la voix qu’on prend sa place dans la société.

Nora est quête de repères et d’équilibre, mais aussi d’un certain recul pour faire face à la situation, comme à la piscine par exemple. 

Quand elle est sous l’eau, le monde s’arrête autour d’elle. Dans ce cocon, elle peut respirer, réfléchir. On a créé ces ruptures sonore très fortes.

Je voulais aussi montrer un temps plus ou moins flou, on ne sait pas sur combien de temps se passe cette histoire.

L’école, lieu de cinéma incroyable, j’y ai trouvé une unité de lieu, et de temps.

L’école, c’est une grande répétition, des mêmes moments. Le film est basé sur ces répétitions. Mais c’est par la répétition qu’on apprend les choses et qu’on évolue.

Du coup, tout ce qui n’est pas l’école est le hors champ, mais on n’a pas besoin de les voir dans la famille, on sent ce qui s’y passe et s’y joue. 

Y’avait-il également une volonté de ne pas accabler les adultes, d’éviter le manichéisme quand on évoque leur responsabilité?

Je ne voulais pas porter de regard jugeant sur les adultes, ils font du mieux qu’ils peuvent avec ce qu’ils sont et ce qu’ils ont comme outils. Ce moment de l’enfance va définir les futurs adultes que nous seront.

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Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le casting, et sur la méthode de travail avec les enfants?

On a organisé un immense casting, j’ai vu plus ou moins 200 enfants. Maya est l’un des premières à être passée. Sa famille ne vient pas du tout du cinéma.

Elle est entrée dans la pièce, et elle m’a dit: « Je veux donner toute ma force à ce film. »

Elle avait déjà une volonté énorme qui correspondait tout à fait au personnage. L’énergie était là. Et ce qui était très beau, c’est que la caméra l’a complètement révélée. On met une caméra devant elle, et elle explose. 

Gunter lui, je sentais que c’était un enfant un peu sauvage, très instinctif, avec une énorme sensibilité. Il n’est pas du tout comme le personnage d’Abel en vrai, il est plein de vie, mais je sentais que sa manière d’être pouvait servir le personnage. 

Le travail avec les enfants a été un très très long parcours, d’autant que le tournage a été reporté d’un an. C’était contrariant, évidemment, mais cela m’a donné le temps de connaître les enfants, et notamment d’apprendre à nager à Maya. On a forgé un lien très fort. 

Tout partait de Maya, elle était là pour le casting avec tous les autres enfants, il fallait créer un groupe.

Les enfants n’ont pas lu le scénario, je voulais qu’ils soient libres d’apporter leur créativité au projet.

J’ai travaillé avec une orthopédagogue qui s’appelle Perrine Bigot. On a travaillé trois mois avant le tournage, on voyait les enfants tous les week-ends, par groupe. Il y avait un groupe avec Gunter et Maya, un groupe avec leurs amis, et un groupe avec tous les enfants. 

La première étape a été de les habituer à la caméra. J’ai tout filmé, pour qu’ils s’y habituent. Ensuite, je leur expliquais le début d’une scène, et je les interrogeais sur les possibles réactions des personnages. On discutait, ils faisaient des propositions, et on arrivait plus ou moins à ce qui était écrit, en général.

Ensuite, on les faisait improviser, et enfin, on les faisait dessiner ce qu’ils venaient de jouer. On a parcouru tout le scénario comme ça, et à la fin, ils avaient leur scénario visuel, pour qu’ils puissent s’approprier le récit.

Quels sont vos projets aujourd’hui?

J’écris un nouveau film. Ça part encore d’un microcosme. J’aime beaucoup ça, j’ai l’impression que plus on part d’une micro-société, plus on peut faire écho au reste du monde. A priori ça se passera dans le milieu de l’hôpital, encore une fois avec un point de vue fort…

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