« Megalomaniac », film viscéral

Karim Ouelhaj a triomphé ce week-end au Fantasia Film Festival de Montreal avec son dernier film, Megalomaniac,  fantasmagorie résolument gore mais esthétiquement saisissante sondant les profondeurs les plus noires de l’âme humaine. 

Mieux vaut avoir l’âme et l’estomac bien accrochés. Fantasmagorie cauchemardesque, Megalomaniac entame une exploration tragique dans les tréfonds d’une fratrie condamnée par un héritage familial auquel il lui est impossible d’échapper, une soeur écrasée par le regard que les hommes portent sur elle, un frère terrassé par la réalisation d’une masculinité spectaculairement toxique. Figure littérale du patriarcat qui plane au-dessus de leur tête, le père est une présence maléfique et malfaisante, pilotant d’outre-tombe leur devenir.

Il faut dire que le film convoque le fantôme de l’un des criminels belges les plus terrifiants, le dépeceur de Mons, monstre anonyme ayant sévi dans les années 90, jamais identifié. Sa signature? Une prédilection pour les femmes seules et fragilisées, découpées en morceaux, éparpillées dans des sacs poubelles abandonnés au bord des routes. Un boucher, en somme. 

Et c’est justement par une boucherie que débute le film, ou plutôt, par un accouchement singulièrement violent. On y tremble auprès d’une mère aux yeux injectés de sang, un père au regard effrayant, un jeune garçon auquel on confie le bébé. Karim Ouelhaj a imaginé le destin impossible de la descendance du dépeceur de Mons. 

Qu’est-ce que l’on hérite des monstres, que nous transmettent-ils? Nous lèguent-ils un destin de bourreau, de victime? Martha vit avec son frère absent dans une maison forcément hantée. On comprend vite qu’il n’y a pas que la maison qui est hantée. Le regard de Martha l’est aussi. Jeune femme inconfortable, comme empêchée par son corps, elle est la cible des humiliations et des violences, et peut-être pire encore, de l’indifférence de ses collègues de travail. Son frère Felix, tellement blanc que l’on en vient à douter qu’il soit vraiment vivant, erre tel le légataire récalcitrant d’un héritage qui l’accable.

Megalomaniac est un film viscéral à bien des égards: viscéral dans sa façon d’embrasser l’horreur, d’exposer les corps; viscéral dans sa façon d’explorer les peurs les plus profondes et les plus irraisonnées de l’homme. Sur le plan esthétique, le cinéaste et son chef opérateur François Schmitt composent une succession de tableaux gores aussi sublimes que repoussants, mémorables et fascinants. Sur le plan narratif, à travers le destin contrarié des victimes du dépeceur, mais aussi de Martha, victime opérant une irrésistible mue pour se transformer en bourreau, le film adresse la façon dont le corps des femmes est objectivé, morcelé, sacrifié par la prédation constante dont il fait l’objet. Et à travers les velléités de résistance de Felix, qui pourtant succombe aux pulsions dont il a héritées, le film illustre aussi la façon dont les hommes peuvent être broyés par un système létal. 

C’est ainsi une allégorie à l’hémoglobine du vortex patriarcal qui emporte tout sur son passage qui se déploie dans les couloirs et les pièces aux volets fermés de cette maison de l’horreur, portée par la performance plus qu’habitée d’Eline Schumacher, sorte d’Elisabeth Moss belge, qui oscille entre délires schizophrènes et aveux terrifiants, distillant quelques pointes d’un humour noir et glaçant. Très présente au théâtre, on a pu la voir dans Witz de Martine Doyen, la saison 2 de La Trêve, et on la verra bientôt dans Des gens bien, la nouvelle série des créateurs de La Trêve justement.

A ses côtés, on retrouve Benjamin Ramon, Magritte du Meilleur espoir pour Etre, déjà à l’affiche il y a quelques années de Yummy, film d’horreur flamand, versant comédie, et qui tourne actuellement dans la série Tipik Trentenaires. Il incarne Felix, frère mort-vivant redoutablement convaincant, un rôle délicat, contrepoint terrifiant.

On retrouve également à l’affiche les comédiens belges Hélène Moor, Wim Willaert, Pierre Nisse, Raphaelle Bruneau ou Quentin Lasbazeilles.

On espère bien entendu découvrir bientôt le film en Belgique. A la rentrée peut-être?

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