On a philosophé avec Charlie Dupont

© Jean-Philippe BALTEL / DEMD PROD / FTV EPISODE 0

Les salles de théâtre et de cinéma sont fermées, mais le petit écran, lui est bien allumé. On aura de fait le plaisir le 17 février prochain d’y retrouver Charlie Dupont, héros de La Faute à Rousseau, l’histoire actuelle et réjouissante d’un prof de philo aux prises avec sa vie perso et avec les grandes joies et les petits malheurs (et vice versa) de ses élèves.

Un rôle qui va comme un gant au comédien belge, gaiement irrévérencieux et résolument libre. L’un de ces profs que l’on n’oublie pas, qui doit concilier sa vie d’homme, de fils un peu tyrannique, de père sérieusement approximatif, d’auteur relativement ambitieux, et d’amant léger mais attachant, avec sa vie de prof, et sa vocation faite de passion – et d’amour, on en parle ci-dessous!

Cette série en 8 épisodes sera diffusée pendant 4 semaines en prime time s’il-vous-plait sur France 2.

Alors on en a profité pour parler philo, culture et confinement avec Charlie Dupont…

C’est assez ambitieux de parler (franchement) philosophie en prime time, sans avoir peur des concepts ni des citations!

On oublie souvent l’étymologie du mot philosophie: ça vient du grec, et cela veut dire « amour de la sagesse ». Le cliché trop souvent véhiculé, c’est que la philosophie serait une démarche strictement intellectuelle, un discours abstrait, alors que la philosophie, à la base, n’est que cette simple démarche, celle d’aimer la sagesse, ne nécessitant aucune étude, aucun présupposé. C’est performatif en fait, pour employer un « gros mot ». A partir du moment où on décide d’aimer la sagesse, on philosophe! Ca ne veut pas dire qu’on est sage, ou qu’on est un bon philosophe, mais ça veut dire qu’on fait de la philosophie. C’est une démarche d’amour, et ça, j’aime beaucoup!

Le personnage de Benjamin est un homme avant d’être un philosophe, qui a des problèmes, et non des moindres, et qui s’adresse de la manière la plus concrète possible à ses élèves. Il utilise l’outil philosophie pour sauver ses élèves et… se sauver lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas du tout un bon prof à la base, il ne prépare rien… Mais c’est sans doute parce qu’il ne prépare rien, et qu’il laisse venir ses élèves avec leurs problèmes, qu’il arrive à les aider grâce à la philosophie.

La-Faute-A-Rousseau

Qu’est-ce qui fait de Benjamin Rousseau un bon prof, malgré ses défauts, est-ce que c’est parce qu’il a une pratique très terre-à-terre de la philosophie?

Evidemment, pour donner envie de faire, enseigner une matière ou un métier, il faut transmettre une passion, c’est ça la marque des grands professeurs. D’ailleurs, c’est marrant, on m’a organisé des retrouvailles avec mon ancienne prof de morale, qui m’a vraiment marqué, qui avait cette passion. Plutôt que d’asséner des vérités ou un programme, on vibre de passion. Ca intrigue les élèves, forcément. Un bon prof, c’est quelqu’un qui parvient à rester passionné par ce qu’il a à dire. J’ai eu des profs comme ça, et je souhaite à tout le monde d’en avoir!

Le ou la professeur·e est un personnage récurrent du cinéma et de la télévision, quelles étaient vos références?

Bien sûr, il y a Le Cercle des poètes disparus. Robin Williams, c’est l’un de mes mentors, lui, comme son personnage. C’est l’un des films qui m’a donné envie de faire ce métier. Si vous observez bien, il y a quelques clins d’oeil d’ailleurs dans La Faute à Rousseau. J’ai aussi revu Will Hunting, toujours avec Robin Williams. Et puis il y a Joaquin Phoenix dans Irrational Man de Woody Allen, en prof de littérature alcoolique et désabusé.

Je me suis aussi reconnecté au souvenir que j’avais de ma rhéto, un moment très chaotique pour moi, mon meilleur ami s’était suicidé. J’ai un souvenir très fort de cette année-là, et j’ai essayé de réactiver ces sensations.

C’est un personnage paradoxal, extralucide quand il s’agit de voir les problèmes de ses élèves, infra-lucide concernant les siens, j’imagine que c’est un challenge stimulant en tant que comédien?

Je cherche toujours les paradoxes quand je construis mes personnages. Souvent, je dois chercher assez loin ces antagonismes. Ce sont souvent des rôles de composition. Et là, les paradoxes m’étaient offerts d’emblée, mais une fois n’est pas coutume, j’ai construit ce personnage très près de moi. Il y a en fait beaucoup des situations que rencontrent Benjamin Rousseau où je me suis vu, de discours que je signerais volontiers.

C’est beau en fait d’avoir un personnage qui permet de jouer le moins possible. Jouer, c’est toujours être à la recherche d’une sincérité, mais quand le personnage permet de ne pas devoir composer, c’est vraiment précieux. C’est comme une rencontre. Le meilleur acteur du monde peut passer une vie entière à ne pas connaître d’histoire d’amour avec un personnage. C’était un plaisir de rencontrer Benjamin Rousseau pour ces 8 épisodes, et je signe des deux mains pour la suite!

Comment s’est passé le tournage?

On a beaucoup travaillé, dans une ambiance de confinement assez particulière, du 20 juillet au 20 novembre. Masques, couvre-feu, tests… D’autant que nous avons tourné certaines scènes dans un vrai lycée, entourés de vrais lycéens. C’était une expérience intense.

Il y avait une certaine gratitude à juste pouvoir tourner. On a réussi à mettre en boîte l’équivalent de 6 longs métrages, en ne devant nous interrompre que deux jours pour une alerte virus. C’était constamment comme si nous avions une épée de Damoclès sur la tête. D’autant que comme on tourne par bloc, et par décor (la salle de classe, la cantine, la maison), tant que le dernier bloc de tournage n’est pas en boîte, on ne peut boucler aucun épisode! On se pinçait tous les jours en se disant « Jusqu’ici, tout va bien ».

D’autant qu’on  voyait bien, en toute modestie, qu’on était en train de faire quelque chose de chouette. Un peu comme un soldat qui transporte un trésor au creux de ses mains, et doit l’amener en sécurité en traversant des tranchées sous des pluies d’obus. Peut-être que tout ça a amené un certain supplément d’âme à l’équipe. On s’est bien tenus, on a bien respecté les gestes barrières, les bulles. En espérant pouvoir mener à bien ce beau projet.

Cela a-t-il contribué à créer une certaine énergie de groupe?

On a commencé par tourner les scènes de classe, donc les cours de philo. J’y suis à peu près le seul à parler, à réciter mes tirades de Spinoza devant une assemblée de jeunes comédien·nes que je ne connaissais pas encore. Cela prend toujours un peu de temps d’apprendre à se connaître sur un plateau. Mon parti pris de départ était de ne pas jouer. Les thèmes de philo abordés et l’écriture étaient excellents en fait. Et je me suis dit que si moi, Charlie – et pas forcément Benjamin Rousseau, mon personnage -, j’arrivais à faire comprendre ces notions aux jeunes qui étaient devant moi, on pourrait construire notre relation là-dessus. Et au final, on a construit nos relations de personnages sur nos vraies relations.

Après deux ou trois jours, on commençait à parler philo entre les prises, et on se découvrait comme ça. Ce sont tous de prodigieux jeunes acteurs. Le garçon qui joue mon fils notamment, Louis Duneton, c’est une grande révélation, d’autant que ces premières scènes étaient quasiment muettes pour lui… Tout ça a contribué à créer une vraie sincérité, un ton que l’on retrouve habituellement plus dans le cinéma d’auteur qu’à la télé en prime time.

C’est clairement un programme familial, qui s’adresse à tous ou presque?

Oui, d’ailleurs, savez-vous quel est l’âge moyen du spectateur de France 2? 62 ans! L’idée, c’était de pouvoir réunir 3 générations de spectateur·ices devant cette série, celle d’Annie Duperey (ndlr: qui joue la mère de Benjamin Rousseau), la mienne, et celle des ados.

On vous a beaucoup vu au théâtre ces dernières années, en plus du grand et du petit écran. Comment vivez-vous la situation actuelle?

Avec une extrême motivation à préparer la suite, et une dépression profonde à imaginer le nombre de projets que l’on va devoir laisser tomber. Et une solidarité complète avec ceux qui ont beaucoup moins de chance que moi, qui au moins ai pu tourner. Et une révolte. Une révolte envers l’incapacité de nos dirigeants à comprendre notre métier. Je n’en veux à pas notre Ministre de la Culture qui vient d’arriver, qui n’a pas demandé à être là, mais qui doit essayer de nous comprendre. Il le faut.

Notre situation a des aspects révoltants. Il y a une responsabilité folle dans ce monde de désarroi total. Il faut nous laisser rêver. Et la machine à rêves, c’est l’art, c’est la culture! Evidemment, il y a une pandémie, évidemment, la Ministre n’a pas personnellement envie de laisser les théâtres fermés. Mais il ne faut pas se cacher, nous cacher derrière un « Réinventez-vous ». Il faut faire plus. Mieux.

Et concernant la mise en valeur du cinéma belge, notamment suite à la semaine spéciale « Tapis bleu pour le cinéma belge » à laquelle vous avez participé la semaine dernière sur la RTBF?

Je pense que les Wallons ne sont pas assez fiers. Alors certes, parfois, cette modestie est une qualité. Mais quand même. Ils ne sont pas assez fiers de leurs réussites industrielles, de leurs réussites sportives, de leurs réussites artistiques. Justine Hénin a dû être trois fois championne du monde pour être vraiment connue. Les frères Borlée ont dû aller s’entraîner en Flandre. Du coup… ils ne vont pas assez voir leurs films!

Quels sont vos projets aujourd’hui – dites-nous qu’il est encore possible de faire des projets dans le monde de la culture?

Oui bien sûr! Bon, d’abord, les plateformes vont avoir besoin de contenus. Les auteurs, réalisateurs, acteurs vont connaître un âge d’or de la production. Je ne sais pas ce que vont devenir le cinéma et le théâtre… Mais l’avenir des plateformes s’annonce radieux, et ça donnera du travail.

De mon côté, je pars répéter un spectacle d’ici trois semaines, mis en scène par Murielle Mayette, une trilogie de Goldoni que l’on doit jouer en mai au Théâtre national de Nice, avec Joséphine de Meaux, Tania Garbarski et moi-même.

Et puis j’ai deux films en préparation. L’un que je réaliserai et dans lequel je jouerai aux côtés de Jérémie Renier. « Ils ont raté leur vie, ils vont réussir leur mort », c’est l’histoire de deux frères dans la mafia bruxelloise, et c’est produit par Frakas.

J’ai un autre projet de comédie familiale avec François-Xavier Demaison, qui est actuellement en écriture.

 

? Retrouvez Charlie Dupont dans La Faute à Rousseau, sur France 2 tous les mercredi soirs à partir du 17 février.

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