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Portrait de Joël Karekezi, réalisateur de « La Miséricorde de la Jungle »

Ce mercredi sort dans les salles belges La Miséricorde de la Jungle, le deuxième long métrage du cinéaste rwandais Joël Karekezi, produit en Belgique par Néon Rouge Production, avec dans les rôles principaux Marc Zinga, Stéphane Bak… et la jungle. Rencontre avec ce jeune auteur au parcours singulier…

Bruxelles, par une fraîche matinée d’avril. Joël Karekezi enchaîne les déplacements et les rendez-vous. Son deuxième long métrage, La Miséricorde de la Jungle, tourne dans les festivals depuis 6 mois. Il vient d’assurer la promotion de la sortie française du film, et se tourne désormais vers la presse belge. Calme et posé, il revient d’une voix feutrée sur son parcours…

Joël Karekezi est né au Rwanda en 1985. Son enfance se déroule paisiblement dans le pays aux mille collines, entre jeux au grand air et cinémas clandestins, où il découvre les films de Bruce Lee, Chuck Norris ou Sylvester Stallone. Les K7 de films d’action américain ou chinois circulent dans les maisons, et les enfants et les plus grands se massent pour découvrir les exploits sanglants de leur héros. Un cinéma d’action mettant en scène des morts par dizaine. Du cinéma, jusqu’à ce que la réalité s’abatte brutalement sur Joël et sa famille: « J’avais 9 ans quand le génocide a éclaté. Mon père a été tué, et moi, j’ai dû me cacher, fuir et me réfugier au Congo. J’ai vu des choses qu’un enfant n’aurait jamais dû voir. Les villes étaient jonchées de cadavres, les milices terrorisaient les populations. J’ai vécu dans un camp de réfugiés au Congo où une épidémie de choléra s’est déclenchée à cause des conditions sanitaires déplorables. J’ai vu beaucoup de gens mourir. Quand tout a basculé avec le génocide, les images des films se sont mises à surgir dans notre réalité. La mort sortait de l’écran »

S’il a perdu une grande partie de sa famille, son frère et sa soeur le prennent sour leurs ailes et rentrent avec lui au Rwanda, pour s’installer à Kigali. Il étudie d’abord la biologie, la chimie, puis l’informatique, puis découvre un jour un site web canadien qui dispense des cours d’écriture et de réalisation. Il économise l’argent gagné grâce à ses petits boulots, et s’inscrit sur la plateforme. En quelques semaines, il achève la formation, et décide qu’il sera réalisateur, quitte à foncer tête baissée. « J’avais envie de raconter des histoires, et j’étais passionné de cinéma. Le cinéma pouvait m’aider à comprendre des choses, à comprendre mon histoire. J’ai produit mon premier court métrage, Le Pardon, dans le cadre du Maisha Film Lab, un atelier créé par Mira Nair. Le film traitait du génocide contre les Tutsis. J’avais envie de me poser la question: est-ce que le pardon est possible? Le film revenait sur la nécessité de faire des sacrifices pour pouvoir faire avancer notre société. »

Ce court métrage nourrit ses envies de cinéma, et face à l’ampleur du sujet, il décide d’en faire un long, qu’il produit lui-même avec moins de 20.000€. Le film voyage dans plus de 50 pays, et Joël Karekezi s’attèle aussitôt à l’écriture de son deuxième film. Il s’inspire de longues discussions avec son cousin militaire, qui lui raconte s’être une fois perdu dans la jungle avec un camarade. « Je voulais faire un film sur le Congo, et la jungle, hostile et si majestueuse, me permettait d’aller au-delà de la réalité, de pénétrer la psychologie des personnages, de les confronter à la nature toute-puissante comme à leurs démons intérieurs. »

Il présente alors le film dans différents ateliers et marchés, mais peine à trouver des producteurs qui parviennent à se connecter au sujet, jusqu’à ce qu’il croise en 2014 le chemin d’Aurélien Bodinaux, producteur chez Néon Rouge à Bruxelles. Celui-ci a déjà beaucoup travaillé en Afrique, et connaît le terrain. « On a directement senti qu’on était sur la même longueur d’ondes », confie le cinéaste. 

Sur les conseils du comédien Eriq Ebouaney, Joël Karekezi contacte alors le comédien belge Marc Zinga, à qui il souhaite confier le rôle principal: « Le scénario lui a immédiatement parlé. Il est moitié congolais, moitié rwandais, et c’est son histoire aussi. Il a beaucoup travaillé avec moi, on a beaucoup discuté du projet. Et son parcours lui permettait de comprendre mon histoire. » A ses côtés, il caste le jeune comédien Stéphane Bak, originaire du Congo Brazzaville.

Le tournage se met alors en place. Pour des raisons de sécurité, il doit se faire en Ouganda, dans la jungle frontalière du Congo. L’équipe passe 5 semaines dans la jungle. Le tournage est très physique (tout le matériel doit être acheminé par l’équipe elle-même), fatigant pour les corps et les esprits. D’autant que la jungle dicte sa propre loi. « La jungle, c’est le coeur de ce film. C’est elle qui confronte les personnages, qui leur fait comprendre des choses. Elle est à la fois un antagoniste et un protagoniste. Elle est belle, cruelle, poétique, invisible, elle voyage avec eux. Je voulais la rendre vivante pour les spectateurs. Mes deux héros peuvent se croire forts avec leurs armes, mais réalisent leur petitesse face à la jungle. » 

Joël Karekezi entouré de ses deux comédiens

Le réalisateur travaille étroitement avec son chef opérateur Joachim Philippe et son ingé son Benoît Declercq pour faire ressentir la jungle au spectateur, sa densité et sa puissance. La Miséricorde de la Jungle est un film profondément anti-militariste, et questionne les motivations de la guerre. Il révèle des soldats fragiles et humains. « Des guerres, il y en a partout dans le monde, je voulais faire un film universel qui parle à tous. Je voulais aussi qu’il y ait un espoir de paix, de développement, de sécurité. Je veux que mes films résonnent auprès du public, ajoute le cinéaste. J’ai été très marqué par le film de Terrence Malick, La Ligne Rouge. Sa façon poétique de se positionner comme un film anti-militariste. J’ai aussi été très sensible à la façon dont Iñárritu filme ses personnages dans The Revenant, au plus près des corps. »

La suite, c’est une belle carrière qui se déploie pour le film. Il débute sa carrière au prestigieux Festival de Toronto à l’automne dernier, puis tourne dans de nombreux festivals, avant sa sélection au Fespaco, emblématique Festival du Cinéma Panafricain de Ouagadougou, où il est le premier film rwandais à obtenir le Grand Prix en 50 ans de festivals! « C’était un grand moment pour moi. Ca m’inspire beaucoup, et me motive pour continuer, et c’est un message positif pour toute ma génération Il y a beaucoup de jeunes artistes qui s’auto-produisent au Rwanda, et j’espère que ça va ouvrir des portes. Le gouvernement a décidé de se positionner pour soutenir le cinéma, j’espère que ça va se concrétiser. »

La Miséricorde de la Jungle est bien sûr un film rwandais, qui interroge et remet en perspective l’histoire et l’avenir de la Région des Grands Lacs. C’est aussi un film belge, produit majoritairement en Belgique: « La Belgique a cru à mon projet, l’a financé, m’a soutenu, c’est un partenaire précieux. Sans cette aide, je n’aurais pas pu faire ce film. C’est important que nous Rwandais, Africains, puissions raconter notre histoire, partager notre point de vue. Et nous devons mobiliser les soutiens qui nous permettent de nous exprimer. »

La Miséricorde de la Jungle sort ce mercredi 8 mai sur les écrans belges.

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