« Rebel »: tragédie contemporaine

Avec Rebel, Adil El Arbi et Bilall Fallah, de retour en Belgique, livrent une oeuvre personnelle, une tragédie musicale qu’ils ont voulu ancrer dans l’histoire contemporaine.

Kamal est rappeur. Il vit à Molenbeek, avec sa mère et son jeune frère. Il est aussi un peu dealer, un peu voyou. Kamal se cherche, et quand il découvre sur l’écran muet d’une télé les horreurs en train de se dérouler en Syrie, dans l’indifférence générale, il se dit que c’est peut-être là-bas qu’il va se trouver. Alors quand Kamal est à nouveau inquiété pour traffic de drogue délit de fuite, il décide de partir pour voir, pour témoigner, pour aider. Et aussi, peut-être, pour retrouver un peu de fierté dans les yeux de sa mère. Seulement voilà, en Syrie, Daech rode, et enrôle de force les rebelles pour combattre à ses côtés. Kamal sait filmer. Il deviendra leur cameraman, et sera bientôt identifié par la communauté internationale comme un combattant de l’état islamiste.

A Bruxelles, son jeune frère Nassim ne peut croire que son frère est animé de mauvaises intentions. Il ne rêve que d’une chose: rejoindre son héros, ce qu’ont bien compris les recruteurs de l’EI, qui fondent sur leur proie.

Reste Leïla, la mère de Kamal et Nassim, qui va se battre, corps et âme, pour ramener ses fils.

Une histoire d’images. Un combat culturel. C’est peut-être ce qu’entend mener Rebel, répondre à la lutte idéologique menée par les Islamistes en retournant contre eux leurs propres outils de propagande (les images tournées par les jihadistes tiennent une place déterminante dans le film), et en lui opposant ce qui lui fait horreur, la musique, que ce soit à travers le hip hop de Kamal, ou les chants islamiques de Oum, qui ponctuent le récit, à travers des interludes calligraphiés.

La musique, et la danse, ont un rôle prépondérant dans le film, que ses auteurs définissent comme une tragédie musicale. La musique ponctue, les interludes sus-cités, adoptant la fonction du choeur dans la tragédie grecque, interpellant les personnages, commentant leurs actions, leur folie comme leur courage, parfois. La danse, rare et donc précieuse, fait tomber le quatrième mur, les personnages s’adressant soudain directement au public, l’invitant à partager sa tragédie.

Un dispositif audacieux, tout comme l’ampleur temporelle et géographique du récit, de Bruxelles à la Syrie, des débuts de la guerre au début des années 2010 aux premiers retours de jihadistes sur le territoire européen. « Cette guerre, contre l’état islamique en Syrie et contre les attentats terroristes en Europe, c’est notre guerre du Vietnam », clament Adil et Bilall, qui souhaitent avec ce film ouvrir le dialogue, donner leur point de vue, de l’intérieur si l’on peut dire, sur ces départs pour la Syrie. Ils ont croisé des jeunes gens, des voisins, des copains peut-être, partis en Syrie. Ils ont rencontré aussi les familles désemparées, luttant contre les recruteurs, pour le retour de leurs enfants. Ils braquent les projecteurs sur l’horreur de la guerre, les exactions et l’inhumanité des terroristes de l’EI, l’abominable condition des femmes, les tortures, les enfants qu’on envoie au combat.

Comme leur comédien principal, Aboubakr Bensaihi, profondément investi dans un rôle particulièrement exigeant, les cinéastes se sont emparés à bras le corps de ce sujet ô combien délicat, en imaginant un film engagé sur le fond, spectaculaire dans la forme, pour toucher un large public. Ils sont épaulés par la toujours juste et percutante Lubna Azabal, dans le rôle de Leïla, par la touchante spontanéité d’Amir El Arbi, le jeune frère d’Adil, dans le rôle de Nassim, par la partition musicale imaginée par Hannes de Mayer (avec les raps d’Aboubakr Bensaihi et les chants de Oum), et enfin les chorégraphies signées par Sidi Larbi Cherkaoui.

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