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Rencontre avec Abel & Gordon: « on est entrés en résistance contre le pessimisme et la noirceur »

Nous avons eu le plaisir de discuter avec Abel & Gordon de leur cinéma, et tout particulièrement de leur nouveau film, Paris Pieds Nus, qui sera projeté en exclusivité samedi prochain dans le cadre de notre nouveau Cinevox Happening spécial Magritte. Il sortira dans les salles belges le 15 mars prochain. Rencontre.

 

 

 

 

Comment présenteriez-vous Paris Pieds Nus?

Fiona

C’est l’histoire de trois personnes fragiles, un peu à la marge, toutes très différentes, mais toutes perdues dans Paris. A l’origine, on voulait un projet très simple, mais avec le temps, ça s’est un peu complexifié…

Dominique

C’est une quête, trois personnes qui se cherchent: Fiona cherche sa vieille tante de 88 ans; la vieille tante s’est fait la malle car elle veut échapper à la maison de retraite, et moi, je joue un SDF qui tombe amoureux de Fiona et essaie de l’aider. Bon, au début, elle me rejette, car il faut dire que je suis un peu spécial!

 

 

 

Paris est aussi un personnage du film, quelles sont vos motivations? Sont-elle purement esthétique? Un peu autobiographiques?

Fiona

C’est un peu autobiographique, mais je vous rassure, les personnages sont légèrement plus gauches et naïfs nous! On s’est effectivement rencontrés à Paris il y a pas mal de temps, on avait la même sorte d’innocence que nos personnages face à Paris, on était un peu perdus aussi, surtout moi qui ne parlait pas la langue.

Dominique

Evidemment, Paris c’est tellement beau, mais on voulait aussi jouer le contraste entre le village de cette bibliothécaire qui habite très loin dans la neige dans un pays imaginaire, un ailleurs épuré, lointain, et minimaliste, et cette mégalopole où elle débarque, submergée d’habitants, son métro… Elle découvre presque par hasard la Tour Eiffel et toutes ces bâtiments magnifiques. Assez vite, on soulève néanmoins un coin de cette toile de fond pittoresque, et on découvre des gens comme Dom, un SDF qui a planté sa tente au pied de la Statue de la Liberté à Paris, sur une petite île, et qui lui fait aussi découvrir le vrai Paris et ses problèmes contemporains.

Fiona

Pour nous les toiles de fond ne sont pas que des toiles de fond. L’endroit où l’on tourne joue un rôle important visuellement et symboliquement. Cette petite île peu connue au pied de la Tour Eiffel, c’était un super endroit pour poser la tente d’un SDF qui revendique sa liberté mais en paie un lourd tribut. Dans chacun de nos films, le lieu devient un personnage qui participe activement à l’histoire.

 

Comment écrit-on un cinéma du corps comme le votre?

Dominique

On a suivi le même genre de trajectoire que des gens qu’on admire comme Chaplin, Keaton, Tati, qui ont appris leur art dans le minimalisme sur scène, qui ont appris à faire rire les gens, à les émouvoir, à travailler en fonction des ressentis du public. En prenant la caméra, ils ont fait les mêmes choix, une approche épurée, colorée dans le cas de Tati, une approche en dehors de tout réalisme, pour amener de la poésie. Ce cinéma met en jeu aussi bien l’imaginaire du créateur que celui du spectateur. Et le lien entre les deux, ce pont éphémère tient grâce au rire, à la compassion, à un certain regard sur l’humanité, sur le monde actuel.

Fiona

On sait bien que nos corps vont mieux parler que nos têtes. Cette connivence entre nous et le public, on essaie de la trouver en improvisant. On commence avec un squelette assez ouvert, où tout peut se passer. Et puis on improvise, et puis on ré-improvise, parce qu’on adore peaufiner, si possible sur le lieu de tournage, avec les gens avec lesquels on va travailler, les techniciens, les comédiens.

 

 

Y’a-t-il une grande place pour l’improvisation sur le tournage?

Dominique

L’improvisation nourrit la maturation du projet. Mais ce qui a l’air très spontané à l’écran, les chorégraphies ou les mécaniques burlesques, ne fonctionne que si c’est bien rodé. Ce qu’on aime dans l’improvisation des corps, ce sont aussi les ratages, dont surgissent souvent de belles idées. Les gens n’imaginent pas le nombre de ratages, de pistes différentes qu’on a explorées avant d’en arriver là. Il ne faut pas avoir peur d’être mauvais dans ce genre de registre.

Fiona

C’est vrai que l’on cherche à perdre le contrôle. Le rire jaillit aussi de ces moments de maladresse, ou même d’humiliation. On ne sait jamais trop quand ils vont surgir, c’est difficile à prévoir. On essaie de suivre le fil magique qui se tisse avec l’improvisation.

 

Vous parlez de ce film comme d’une bulle d’air dans un monde difficile: l’humour comme politesse du désespoir?

Dominique

L’humour, c’est la seule manière pour nous de parler vraiment des choses qui nous touchent, qui nous heurtent. Le rire, ça va souvent avec la tragédie. C’est le corps qui s’exprime sans passer par notre décodeur intellectuel.

Fiona

Si on se mettait à faire un film dur et politique, on serait probablement horriblement lourds. Pour nous c’est important de garder cette légèreté, et de dire les choses à travers les lunettes de l’humour, qui permettent d’attaquer les choses de biais.

 

 

 

Vos films présentent des personnages à la marge, un peu exclus, parfois avec mélancolie, mais aussi parfois de façon un peu satirique…

Fiona

Dans nos films précédents, Dom jouait un personnage un peu bourru, et on a trouvé que ça lui allait bien. Mais on est quand même, et cela de façon militante, à contre-courant, la dureté, le cynisme, ce n’est pas quelque chose que l’on a envie d’explorer. On veut privilégier une certaine innocence, une fraîcheur, une spontanéité, quelque chose de joyeux. La période est tellement dure, et l’humour d’aujourd’hui est aussi très dur. On veut apporter autre chose.

Dominique

On est en résistance par rapport au cinéma d’aujourd’hui où la noirceur et le pessimisme prédominent, même si c’est vrai que l’amertume de Dom le rend drôle aussi: il ne peut pas s’empêcher de laisser sortir tout ce qu’il a sur le coeur au plus mauvais endroit et au plus mauvais moment.

 

L’univers est très pop, très coloré, comment travaillez-vous le côté pictural?

Dominique

Cela fait partie de notre vocabulaire. Comme d’autres mettent beaucoup de dialogues ou de mots, nous on met beaucoup de couleurs, plutôt dans les costumes et les décors que dans les filtres d’ailleurs. On le faisait sur scène aussi cela vient de notre formation. Comme acteur, on jouait même des couleurs!

Fiona

Si on faisait de la BD, on serait plutôt dans la ligne claire, dans l’épure au niveau du dessin, et des aplats au niveau des couleurs.

 

 

 

Comment vous avez choisi votre comédienne pour incarner Martha? (ndlr: cet entretien a eu lieu avant que l’on apprenne, la semaine dernière, le décès d’Emmanuelle Riva)

Dominique

Souvent, les actrices de cet âge là ne font pas leur âge, elles sont trop préservées. Un jour on est tombés sur une vidéo d’Emmanuelle Riva où elle jouait dans son appartement, elle imitait Chaplin, elle dansait. En voyant ça, on s’est dit qu’il y avait là une joie, une naïveté…

Fiona

Elle était très ouverte à nos propositions, toujours partante pour refaire une prise, une fois qu’on l’a rencontrée, elle a formé le personnage à son image. On a écrit pour elle, pour sa personnalité, son passé, sa passion pour le cinéma et le théâtre, son indépendance.

 

 

 

Pierre Richard est arrivé comme un cadeau surprise sur le tournage?

Fiona

Il nous a sauvés au dernier moment. On pensait à Pierre Etaix depuis le début, c’est lui qui nous a inspirés quand on a commencé à faire du cinéma. Notre ami le réalisateur Olivier Smolders nous avait conseillé de regarder Le Soupirant de Pierre Etaix, qui compose un clown à la fois très formel, très élégant, et très moderne en même temps. On s’est alors dit qu’on pouvait transposer un style non naturaliste au cinéma. Malheureusement, il n’était pas en assez bonne santé pour faire le film au moment du tournage. Pierre Richard, c’est aussi un peu un cousin dans notre imaginaire. Il a dit « OK, vous avez 3 jours! ». On a chamboulé tout notre plan de travail, il est venu et c’était un pur bonheur. C’est un grand improvisateur, et il s’est trouvé très à l’aise dans notre style.

Dominique

En fait il a commencé à travailler avec Béjart, la danse c’est très familier pour lui, et puis il a fait l’école Jacques Lecoq comme nous à Paris. C’était drôle de le voir jouer avec Emmanuelle, de les voir s’amuser. Ils sont tous les deux à l’aise avec leur corps et avaient tous les deux envie de découvrir des choses, ce sont des gens vraiment exceptionnels. Pierre Richard arrivait tous les matins en Harley sur le tournage, à 85 ans. Je n’avais jamais vu ça!

 

Quels sont vos projets?

Dominique

Quand on sort un film et qu’on l’accompagne, on n’a pas beaucoup de temps pour travailler concrètement, mais on discute beaucoup pendant les longs trajets! On a deux idées, une comédie musicale et un polar. Si c’est un polar bien sûr, on doit se l’approprier. La comédie musicale, ce n’est pas vraiment une comédie musicale non plus d’ailleurs en fait. On ne veut rentrer ni dans des cases, ni dans des genres.

Fiona

Avant, on se lancer plus facilement d’un projet à l’autre, mais Paris Pieds Nus nous a pris 5 ans, alors on s’est dit, si le prochain nous prend 5 ans aussi, il faut vraiment être sûr de ce qu’on veut faire! Il faut que ce soit LE film qu’on veut faire!

 

 

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