Rencontre avec Anouk Fortunier, à propos de « Mon père est une saucisse »

Anouk Fortunier par Kris Dewitte

Rencontre avec Anouk Fortunier, réalisatrice de Mon père est une saucisse, son premier long métrage, film familial subtil et pertinent sur la liberté de se réinventer, et de mieux trouver sa place dans le monde.

Comment êtes-vous arrivée sur le projet, dont le scénario, une adaptation d’un album jeunesse, avait été écrit par Jean-Claude Van Rijckeghem?

Mon premier court métrage a participé à un Festival en Belgique et Jean-Claude faisait partie du jury. Quand il a vu que les thématiques de mon film et du sien étaient proches, il m’a contactée pour me proposer de réaliser Mon père est une saucisse. Dans un premier temps, j’ai ri en lisant le titre, puis je me suis demandé si ce n’allait pas être une grosse comédie un peu loin de mon univers, et finalement je me suis laissée emporter. J’y vu l’histoire d’une famille un peu névrosée, pleine d’amour même si cet amour est maladroit, et j’ai vu ce que pouvait devenir le film.

Je sentais bien que l’on pouvait aller au-delà de ce costume de saucisse, qu’il ne soit pas qu’un gag, que l’on suive le parcours d’un homme qui se cherche, et retrouve un peu d’espoir en même temps qu’un grain de folie grâce à sa fille. Il fallait trouver l’équilibre juste entre la comédie et l’émotion.

C’est un exercice particulier, de s’adresser à un public familial?

En fait, je voulais que le récit soit le plus évident possible. Que cela semble normal, que le père finisse par mettre un costume de saucisse. On a tendance à surprotéger les enfants, même dans la fiction, à ne pas leur parler franchement. Quand j’étais petite, à la télé hollandaise, il y avait des choses absurdes, hyper créatives, et même engagées.

Je ne voulais surtout pas d’un film mignon. Bon, j’ai quand même dû couper certaines choses, mais je voulais prendre les enfants au sérieux. Les sortir du conditionnement dans lequel on les enferme souvent.

J’ai vraiment essayé de me mettre à la place de mon héroïne, Zoé, de voir à travers ses yeux. Elle est encore capable de ressentir des choses que les adultes ne ressentent plus. Elle voit que tous sont coincés dans une routine qui les étouffe.

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Photo: Kris Dewitte

Ses parents et ses frère et soeur semblent engoncés dans un costume qu’on leur a imposé, et dont ils ne savent comment se dépêtrer. Ils essaient juste de performer le rôle qu’on leur a attribué?

C’est vraiment ça, ils portent malgré eux des costumes trop étroits. Chez les ados, il y a encore des choses qui dépassent, chez les parents moins. Zoé elle est au stade où elle ne se force pas à plaire, elle est encore assez proche de ce qu’elle est. Mais comme ses proches ne le sont pas, il lui manque quelque chose pour oser complètement s’assumer. Grâce à son père, à son courage, elle voit une chance de trouver et donner l’inspiration.

Il y a deux relations père/ fille qui se répondent dans le film, entre Zoé et son père en pleine réinvention, mais aussi entre la mère de Zoé et son propre père, qui fait peser sur elle le poids de l’héritage familial.

Il y a aussi de l’amour ici, mais il y a surtout le poids de la tradition familiale. L’entreprise avant tout, et le respect de la norme pour tous. Tout le monde a beau se sentir enfermé, on ne peut dévier. La mère est surement jalouse de son mari, qui ose écouter la petite voix au fond de lui. Mais la fidélité au père l’empêche d’avancer.

Il existe un héritage psychologique lourd, que l’on porte tous, des phrases que l’on a entendues enfant. Quand on te répète « Tu es une rêveuse », cela te suit toute ta vie. On bâtit une personnalité, une croyance de qui on est là dessus, jusqu’à ce que cela devienne une cage dont il est difficile de sortir. On est limité par ce qu’on croit être capable – ou incapable ! – de faire. Le film parle vraiment de ça en fait, d’adultes bloqués dans une normalité qui ne leur convient plus, voire qui ne leur a jamais convenu.

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Photo: Kris Dewitte

Certains passages sont animés, comment les avez-vous conçus?

Quand j’ai vu la jeune actrice qui interprète Zoé lors des auditions, j’ai tout de suite senti qu’elle avait un monde intérieur très riche. On s’est demandé comment le retranscrire avec le scénariste, et on a décidé de se tourner vers des séquences animées, même si c’est toujours un risque car on n’est jamais sûr que cela va parfaitement se fondre avec les autres parties du film. On a rencontré Pascale Pettersson, une illustratrice qui travaille en stop motion, une technique magnifique, mais très compliquée!

On voulait que cela ait un côté bricolé, un peu artisanal. C’est à la fois poétique, et en même temps un peu chiffonné.

Quels sont vos projets?

Je prépare un court métrage, que je vais pouvoir tourner grâce à la Wildcard du VAF reçue pour mon précédent film, et que je vais shooter au Maroc. Et puis j’écris une série d’animation. J’aimerais bien continuer à alterner entre les publics adultes et familiaux, et combiner l’animation et la fiction.

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