Rencontre avec Martine Doyen, à propos de « Alfreda Hitchcock & Sisters »

Rencontre avec la cinéaste belge Martine Doyen, qui vient de sortir à La Lettre Volée un ouvrage photographique atypique, intrigant, et même un peu… réconfortant? Alfreda Hitchcock & Sisters revisite le panthéon des grands cinéastes, ou même réalisatEURS qui ont fait l’histoire du cinéma, sous un angle surprenant. Et si tous ces réalisateurs avaient été des réalisatrices? 

Comment est né ce projet?

C’est arrivé comme ça un peu par hasard. Avant de faire du cinéma, je faisais du graphisme, je viens du dessin, des arts plastiques. J’ai toujours continué en parallèle du cinéma. A vrai dire, j’ai eu cette idée alors que j’étais en train de faire la vaisselle, mais ça m’arrive souvent en fait! J’avais déjà un peu chipoté avec l’application FaceApp, qui permet de transformer des visages.

Un jour, je discutais avec une productrice de films chevronnée, de la difficulté de monter des films en Belgique pour moi aujourd’hui. Elle m’a regardée dans les yeux, et m’a dit: « C’est parce que tu es une femme ». Ça m’a un peu cueillie, je dois dire. Evidemment, je n’ignore pas depuis le début que je suis une femme! Mais quand j’ai commencé, il y avait des femmes réalisatrices, avec une belle carrière, bien établie, à commencer par Chantal Akerman.

Je pensais que si on faisait du bon boulot, on pouvait réussir. J’y croyais dur comme fer. J’avais fait quatre courts métrages primés en festival, mon premier long métrage était à Cannes… Mais les statistiques sont implacables: beaucoup de réalisatrices « disparaissent » après le premier ou le deuxième long métrage… Des réalisatrices émergentes, il y en a plein, d’excellentes d’ailleurs. Mais des réalisatrices qui durent, qui ont l’opportunité de construire une oeuvre sur le temps long, c’est une autre histoire. 

On pourrait me dire: oui, mais font-elles des bons films? Sont-elles sympas sur les plateaux? Mais moi j’en connais plein, des réalisateurs qui font plein de mauvais films, et qui ne sont pas sympas sur les plateaux, ça ne les empêche pas d’avoir une carrière.

Quand cette productrice m’a dit ça, ça m’a glacée. Je n’avais pas envie d’entendre ça je crois. Mais à me demander « Et si j’avais été un homme? », j’en suis venue à me demander « Et s’ils avaient été des femmes? » C’est comme ça que j’en suis venue à transformer ce petit Panthéon rassemblant mes cinéastes favoris. 

 

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Il faut dire aussi que je n’avais pas envie d’effacer l’ardoise, je voulais pouvoir garder en mémoire les cinéastes qui m’ont nourrie. Et parmi ces cinéastes, force était de constater qu’il n’y avait à peu près que des hommes. Ce qui m’a aussi frappée, c’est que non seulement les cinéastes sont des hommes, mais en plus la cinéphilie elle-même semble être le domaine du masculin, en tant que femme on peut vite s’en sentir exclue. 

J’ai commencé avec Alfred Hitchcock, ou plutôt Alfreda. Ça m’a plu et ça m’a fait rire, et j’ai vite continué avec David Lynch, Luis Bunuel. Je ne crois pas qu’à ce moment-là, j’avais formulé tellement de questions sur le rôle du genre dans la carrière des cinéastes, dans l’art même, ou dans la société.

Ce projet, ce n’est pas un projet à thèse, c’est une pulsion, une envie, une idée. Les questions sont venues après. 

J’ai commencé ce projet sur Instagram il y a plus ou moins un an et demi, sans avoir du tout à l’idée à l’époque d’en faire un livre. Et puis au bout d’un an, Daniel Vander Gucht, éditeur à La Lettre Volée, m’a contactée pour me proposer d’en faire un livre… 

Comment avez-vous procédé concrètement pour choisir les cinéastes, et les transformer?

Les cinéastes, ce sont tous ceux que j’aime en fait! La seule contrainte, c’est que je n’ai pas inclus les quelques réalisatrices que j’aurais pu intégrer dans ce Panthéon, même si j’ai hésité un moment aussi à les transformer. Mais finalement, ce n’était pas le propos.

L’ordre est simplement chronologique, parce que trouver un ordre, c’était hors propos, c’était les classer. Là, c’est une histoire du cinéma, à travers les cinéastes que j’aime.

 

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Ensuite, c’est du boulot en fait, il faut trouver la bonne photo, qu’elle soit customisable, il faut réfléchir à la coiffure, au maquillage, à l’ambiance. S’il peut y avoir quelque chose qui rappelle le cinéma, tant mieux. Je ne voulais pas que des photos des cinéastes quand ils étaient jeunes, je voulais aussi montrer leur âge. 

La question de l’âge et de l’apparence est primordiale, on s’aperçoit qu’à part une ou deux personnalités saillantes, on ne voit jamais de « vieilles » réalisatrices dans l’espace public, ou dans l’histoire. Les rides au féminin, c’est presque un choc esthétique, c’est même assez radical. Et on constate aussi qu’on se met soudain à jauger la beauté de ces cinéastes…

Ce n’était pas conscient, mais il y a effectivement quelque chose qui se passe sur l’agisme et le sexisme. C’est vrai que cela questionne le regard que l’on pose sur les femmes, en général. Et j’ai l’impression qu’en transformant ces cinéastes en femmes, on les transforme aussi en anonymes, en femmes qu’on pourrait croiser dans le tram!

 

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Qu’est-ce qui distingue le plus pour vous la position des hommes cinéastes et des femmes cinéastes?

Pour moi, l’art n’a pas de sexe, on devrait être libre de raconter ce qu’on veut, sans que les autres aient des idées préconçues sur ce qu’on peut, doit, a le droit d’écrire. Mais on n’a pas le même capital confiance en tant que femmes qu’en tant qu’hommes quand on va voir des producteurs. Car ce sont encore beaucoup de producteurs. 

En tant que femme réalisatrice ou artiste, on doit toujours revoir ses ambitions à la baisse. Développer une carrière est extrêmement compliqué. C’est très difficile d’aller jouer dans la cour des grands.

La question qui m’interpelle, c’est est-ce que aujourd’hui, on pourrait imaginer que Freaks soit réalisé par une femme? 

J’ai quand même l’impression qu’aujourd’hui, on attend des réalisatrices qu’elles parlent de maternité, d’enfants. D’amour. Où est notre liberté créatrice? Comment peut-on sortir de ces sentiers battus? Je n’ai pas envie d’écrire que sur des femmes. Le personnage qui me hante depuis plusieurs années, c’est un homme. 

 

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Les cinéastes que j’aime, ils abordent tous les sujets, ils ont eu cette liberté. Et je n’ai aucun mal à imaginer que Les Oiseaux puisse être réalisé par une femme. Dois-je me conformer à des catégories, en tant que femme? Je ne peux ignorer que je suis une femme, et je suis féministe. Et je suis aussi une cinéaste, et je trouve que mon sexe ne devrait pas brider ma créativité. 

Les portraits imaginés par Martine Doyen sont à retrouver dans le livre Alfreda Hitchcock & Sisters, publié par La Lettre Volée, et sur le compte Instagram alfreda.hitchcock_and_sisters

 

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