#SalePute: plongée au coeur de la culture du cyber-harcèlement

Avec leur documentaire #SalePute, Florence Hainaut et Myriam Leroy se penchent avec acuité et détermination sur la question brûlante des violences sexistes perpétrées en toute impunité ou presque sur internet. 

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Peut-être qu’un jour, vous avez dit à une amie: « Ce n’est pas grave ». Peut-être qu’un jour vous lui avez dit: « Ce n’est rien, puis c’est en ligne, c’est virtuel, c’est pas la vraie vie. » Peut-être que vous lui avez dit: « T’inquiète, c’est juste un troll qui évacue sa frustration de puceau. » Peut-être que vous avez ajouté: « C’est le prix à payer quand on est dans la lumière, même celle des réseaux sociaux. » Peut-être que vous avez posé une main bienveillante sur son épaule, en lui disant: « Et si tu quittais Twitter? »

Et vous vouliez sûrement bien faire… Nous faisons partie du problème.

Toutes ces phrases, les femmes qui témoignent à découvert dans #SalePute – c’est un risque et un courage qu’il faut encore et encore souligner – les ont entendues maintes fois, offertes par une multitude de gens bien intentionnés. Pourtant ces phrases, sous leurs abords inoffensifs, font partie d’un système toxique qu’elles contribuent à dédouaner malgré elles. Malgré nous.

#SalePute est d’abord un documentaire d’utilité publique. Oui, grâce à #metoo, #balancetonporc, les paroles se libèrent. Non, on ne les écoute pas encore assez.

Le film multiplie les paroles. Une avocate indienne, une youtubeuse belge, une autrice française, une sociologue australienne, une députée allemande, une humoriste, une linguiste, une activiste, une militante. Un visage familier. Celui de Natasha Kampusch. Une jeune femme dont on connait le calvaire. Et qui au détour d’une phrase, affirme qu’elle a perdu foi en l’humanité. Pas pendant le calvaire, pas en en comprenant l’ampleur, mais une fois le calvaire terminé. Le premier. Quand les messages de haine ont commencé à pleuvoir. Haro sur la victime. N’est-elle pas un peu coupable?

Myriam Leroy et Florence Hainaut

Toutes ont un point commun. Ce sont des femmes, bien sûr. Ce sont des femmes, victimes de cyber-harcèlement. Des femmes ciblées par des violences sexistes, misogynes. Des violences.

Car le cyber-harcèlement n’a de cyber que le nom et les moyens. Ses fins, elles, s’observent IRL, dans la vraie vie des femmes qui témoignent. Ses fins, ce sont la peur, la souffrance, la dépression. L’invisibilisation et la silenciation, comme le dit la journaliste Lauren Bastide.

Car s’il fallait résumer les milliers de messages injurieux envoyés et reçus, les insultes et les menaces, essentiellement à caractère sexuel, égrenés par les témoins face à la caméra, s’il fallait en retenir un message, ce serait: « Tais-toi. Reste à ta place ».

« De fait, aujourd’hui, je ferme ma gueule », confie Nadia Daam. Journaliste, autrice. Femme, et arabe. Harcelée pendant des mois, menacée de viol et de meurtre, elle et sa fille de 13 ans, pour avoir fait une chronique à la radio sur… le harcèlement. Dévastée par la cruelle ironie, ces 2 minutes de propos presque anodins qui ont changé sa vie. « Je suis moins légère, j’ai perdu la joie. »

Se taire, disparaître, c’est ce qu’on intime aux femmes qui se plaignent du traitement qui leur est fait sur les réseaux sociaux, nouvelle agora où la parole n’est libre que pour les plus forts, où les mécanismes de domination se reproduisent à l’identique. Chiffres à l’appui, les défections se succèdent. Des femmes, politiques, journalistes, chercheuses, pour lesquelles Twitter était une arène, un espace d’échange et de débat, mais aussi de mise en lumière de leur travail et de leur talent dans un milieu et une époque où l’auto-promotion et le récit de soi font office de curriculum vitae, se privent d’un outil pourtant précieux.

Arrêter internet, c’est souvent la seule réponse qu’on renvoie aux femmes. Justice et police ne connaissent pas le monde digital, pas encore assez bien. Une victoire pour les harceleurs, finalement.

Le film pose d’ailleurs la question: qui sont les harceleurs? Mais il n’y a pas de portrait-robot. Le harceleur n’est pas l’incel (le célibataire involontaire) dont parle les médias. Le harceleur n’est pas le « monstre », le « caïd psychotique ». Le harceleur est notre voisin, le harceleur parfois c’est nous, tapi·es dans la meute. « Le harceleur n’est pas une anomalie du système, il est le système ». Un système qui d’ailleurs fait les choux gras des plateformes, dont la responsabilité est régulièrement interpellée. Sauf que ces plateformes profitent du crime. « La haine fait partie de leur business model ». 

On ne verra pas les harceleurs dans le film. Car #SalePute est aussi un documentaire qui met au coeur du dispositif des paroles inouïes, au sens étymologique du terme, que l’on a pas entendues, ou peut-être pas su entendre. Et qui au détour d’un témoignage, rappellent les chiffres. 73% des femmes à travers le monde sont victimes de cyber-harcèlement. Les femmes ont 27 fois plus de chances de se faire harceler en ligne que les hommes. 1 tweet sur 10 évoquant une femme noire est abusif. 40% des femmes cyber-harcelées ont peur pour elles, 20% ont peur pour leur famille. 50% d’entre elles connaissent leur harceleur. 32% ont arrêter d’exprimer leur opinion sur internet.

Le film brise le cercle de la silenciation et de l’invisibilisation. Il offre un refuge, à défaut d’une safe place, à des victimes qui se mettent en danger en témoignant, danger d’être à nouveau la cible de harcèlement. Car la victime est spontanément considérée comme coupable. L’analogie avec la culture du viol est évoquée, à la fois dans la façon dont le cyber-harcèlement se décline dans un continuum, du rapide « grosse pute » griffonné dans un commentaire au raid organisé accompagné de menaces de mort, mais aussi dans la façon dont la société tolère à demi-mot les faits.

Souvent, les femmes victimes de cyber-harcèlement qui prennent la parole sont présentées comme des warriors, des combattantes acharnées d’une cause, leur cause. On les écoute parler, pas mécontent·es qu’elles prennent elles-même en charge le combat contre les violences dont elles sont victimes.

Les autrices du film elles-mêmes ont mené ce combat en leur nom, avant elles aussi de s’éloigner des plateformes. Avec le film, elles restent dans l’ombre, et partagent le vécu, mais aussi les doutes et les blessures de femmes aux profils si différents mais aux expériences si similaires qu’elles sont nous toutes.

C’est l’enjeu aujourd’hui, dire, et parler. Affirmer la réalité des violences commises dans un monde virtuel, qui fait qu’aujourd’hui, internet est « un terrain miné pour la moitié de l’humanité. »

#SalePute est disponible sur Proximus en VOD. Il sera disponible dans la collection spéciale WOMEN, le 15/3 à 20h sur pack Movies & Series, puis diffusé en mai prochain sur la RTBF, et le 23 juin prochain sur Arte.

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