Stephan Streker: « Questionner la notion de vérité, et d’intime conviction »

Rencontre avec Stephan Streker, à la veille (enfin!) de la sortie de L’Ennemi, son dernier film. Il revient pour nous sur ce drame qui met le public face à son propre jugement, et continue à tisser la toile d’un cinéma qui pose des questions plutôt que d’y répondre. 

A quel moment ce fait divers qui a secoué la Belgique est devenu votre film?

Pour être tout à fait franc, au début cela ne m’intéressait pas tellement, et tout à changé quand j’ai rencontré deux personnes le même jour, l’une qui m’a dit avec une totale certitude: « Il est coupable », et l’autre avec la même certitude: « Il est innocent ». Ces certitudes absolues en disait plus sur la personne qui s’exprimait que sur la vérité de la situation. 

Je me suis dit qu’il serait intéressant de faire un film qui partage l’intime d’un personnage, sans que l’on apporte la réponse sur la vérité, la raison pour laquelle on s’intéresse à lui: a-t-il tué sa femme ou pas? En m’y intéressant, j’ai compris que c’était à la fois une grande histoire d’amour, quasiment une tragédie grecque, et que cela me permettait de questionner la notion de vérité, et d’intime conviction. 

Au temps des réseaux sociaux, où tout est binaire, réductible à un hashtag, #coupable, #innocent, c’est important que le cinéma respecte la complexité et l’ambiguïté de ces situations. J’aime laisser le jugement moral au spectateur. Faire oeuvre d’un film, c’est porter un regard, le mien. Choisir ce que je veux raconter ou pas, ce que je mets en avant ou pas, c’est mon travail. Le travail du spectateur, c’est le jugement moral. C’était déjà le cas pour Noces. J’ai toujours trouvé que la question était plus intéressante que la réponse, et c’est ça que j’essaie de faire dans mes films. La question ouvre, alors que la réponse ferme. 

Pour moi, le film est un cauchemar, ce qui lui arrive est un cauchemar, quelque soit son degré de culpabilité. Je voulais le construire comme ça.

Le film présente plusieurs mouvements, et débute comme un film d’amour, comment avez-vous abordé cette partie?

Et bien, ça ne me fascine pas, mais ça me touche que l’amour puisse mener à des choses atrocement difficiles à vivre. Le chagrin d’amour est l’une des choses les plus difficiles à vivre. Et ce qui me touche très fort dans le personnage de Maeva, c’est qu’elle est incapable de dire non, que ce soit à son conjoint, ou à son ex-conjoint. Ce n’est pas un personnage manipulateur ou pervers, mais bien une victime de sa volonté d’arranger les choses, alors que ça ne marche pas. C’était très important pour moi que le personnage féminin soit quelqu’un que je comprends et qui me touche. Elle est victime des autres autant que d’elle-même.

C’est d’ailleurs comme ça que je comprends le titre. C’est rare d’avoir un ennemi pire que soi-même. Pour la majorité des êtres humains, le pire des ennemis qu’ils auront dans leur vie, c’est eux-mêmes. La question de l’ennemi intime m’intéresse beaucoup… 

Le rapport à la question de la notoriété, du jugement médiatique, des réseaux sociaux est aussi une façon de parler d’une société à un endroit et un moment donné. 

Bien sûr, c’est la comédie humaine en fait. Fondamentalement, je voulais montrer que ce n’est pas ça l’essentiel. Ce qui prime, c’est le rapport de soi à soi. Et cela fait sens pour moi que cette affaire se passe à Ostende, chez James Ensor, un artiste que je vénère. On a pu tourner chez lui, et reproduire ses masques dans trois scènes clés du film. 

Lors de la révélation du verdict, quand Louis est masqué, cela nous dit que le verdict, ce n’est pas ça le plus important, et c’est ça mon propos. La question du jugement moral, c’est vraiment le gros point commun avec Noces. D’ailleurs, on aurait pu appeler ce film Noces, et appeler Noces L’Ennemi aussi!

Finalement, la vérité, on ne peut la trouver que chez nous, pas chez le personnage.

C’était vraiment ça l’idée. Quand on fait un film, on ne sait jamais si l’intention va passer, ça me rassure!

Jérémie Renier dans L'ENNEMI de Stephan Streker

Vous parlez de la Belgique comme d’un personnage invisible du film?

Il faut dire que sans Belgique, cette affaire n’a pas lieu d’être. Beaucoup d’incompréhensions découlent de problème de communication entre Louis Durieux et les policiers notamment, de « simples » problèmes de langue. L’un de mes personnages, interprétés par Sam Louwyck, reproche à Louis d’être ministre et de ne même pas savoir parler flamand. Et c’est vrai, je trouve ça incroyable que l’on puisse avoir des Premiers Ministres qui ne parlent pas la langue parlée par la majorité du pays, ou qui ne connaissent pas l’hymne national. Notre pays est bizarre, et certains détails de l’affaire sont très fortement liés au fait que nous avons deux Communautés (majoritaires) dans le pays. Le personnage dit qu’à la Mer du nord, il n’y a que les Francophones qui le reconnaissent. Nos hommes et femmes politiques ne sont pas connu·es par tous les électeurs. 

C’était important de s’emparer de cette histoire contemporaine de la Belgique, en filigrane?

Oui, même si c’est venu naturellement car cela fait partie de l’histoire. En plus c’est un pays qui va vraisemblablement disparaître! On dit toujours que c’est le pays du surréalisme, du compromis, et tous les clichés sont vrais, mais ce qui est vrai aussi, c’est que le fait que ce pays tienne est de l’ordre du miracle. Un pays dont une partie de la population est plutôt latine, l’autre, anglo-saxonne. Les Flamands ignorent les stars des Belges francophones, et vice-versa. Le gouffre culturel est gigantesque. 

Peut-on parler du casting justement, notamment de Jérémie Renier?

Bizarrement, je ne connaissais pas Jérémie Renier, et sa prestation, c’est un vrai miracle. Dès qu’il a accepté, on a fait le film ensemble, le casting ensemble. C’est lui qui a suggéré Alma Jodorowsky ou Emmanuelle Bercot, moi je lui ai fait découvrir Felix Maritaud ou Bruno Vanden Broecke. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si Jérémie avait dit non. Ce qui m’a le plus impressionné chez lui, c’est le trio motivation/ exigence/ travail qui met en place. Comme moi, il est persuadé que le cinéma est un art physique. Je voulais le vieillir, et il m’a dit: « Si tu veux me vieillir, je dois maigrir ». Et il l’a fait, il s’est métamorphosé. Les acteurs, soit ils sont techniques, et c’est très bien, soit ils sont instinctifs, et c’est très bien aussi. Mais Jérémie est les deux… Travailler avec les acteurs de L’Ennemi, c’est ce que j’ai connu de plus élevé depuis que je fais du cinéma. 

Au début du film, il y a un carton: « librement inspiré d’une histoire vraie ». Comment trouve-t-on sa liberté dans une histoire vraie?

Elle est absolue. Elle est absolue à partir du moment où l’on respecte la loi. Moi je me permets tout, je ne garde que le substrat d’une affaire. Un homme politique belge francophone est accusé d’avoir tué son épouse retrouvée morte dans une chambre d’hôtel à Ostende. Ce sont des éléments factuels exacts qui correspondent à une réalité, et qui sont dans le film. Tout le reste relève de la création. C’est la noblesse de l’expression artistique.

Quelques mots sur les proches qui entourent Louis Durieux?

Ce qui unit les personnages, que ce soit l’avocate, le fils, le compagnon de cellule, c’est qu’ils ont pour lui des certitudes que lui n’a pas. Il a beaucoup plus de doutes qu’eux finalement, et semble être le réceptacle un peu vide de tout ce qu’on lui dit. Et c’était compliqué de jouer ça pour Jérémie Renier, car la plupart du temps, la vedette est tenue par l’autre acteur ou actrice. 

L’histoire de Louis Durieux est une grande machine à fantasmes, son drame lui échappe complètement.

C’est exactement ça. En fait, lui-même est l’acteur principal de ce qui s’est passé dans cette chambre, mais seuls les autres ont des certitudes sur ce qui s’est passé. Lui n’aborde d’ailleurs qu’une seule fois la question dans le film, en disant: « Même si je n’avais rien fait qui fasse de moi un coupable dans cette chambre, je ne  suis pas sûr que ça fasse de moi un innocent. » 

Quelle est la place de la culpabilité dans le film? Est-ce qu’elle est inévitable, quelle que soit la façon dont elle se cristallise?

Moi je pense qu’on a une influence sur les choses. Qu’elles se passent bien ou mal, il est important de s’estimer responsable et coupable. C’est une position que j’estime digne, sans s’auto-flageller pour autant. Il y a beaucoup de choses que je n’aime pas chez Louis Durieux, mais ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est hors de question qu’il refasse de la politique. Qu’il est hors de question pour lui d’écrire un livre sur son histoire. J’espère qu’il tire les conséquences de ce qui est de toutes façons une tragédie. 

Forcément coupable, d’une façon ou une autre, on a l’impression aussi que son deuil lui est confisqué. 

Quand son fils lui demande ce qui est le plus dur pour lui en prison, il répond: « Que Maëva ne soit plus là ». La façon dont Jérémie le joue est incroyable. J’ai vraiment été bouleversé par mes acteurs. 

Quelle la place de la folie finalement dans le film?

C’est une façon peu romantique de dire que l’amour, c’est l’irrationnel, et cet irrationnel peut amener à des choses invraisemblables. Où est la frontière, quand intervient la destruction en lieu et place de l’amour? Mais je ne peux pas juger ça, je ne peux que le montrer. 

Regardez aussi

BalbonLesRituels-Ann-Sirot-Rapahel-Balbonii

#PODCAST: Les Rituels d’Ann Sirot & Raphaël Balboni

Avec leur huit courts et un long métrage, Ann Sirot et Raphaël Balboni inventent depuis …