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Je suis à toi : L’homme du boulanger

En foot, on dirait que David Lambert est le roi du contrepied. Il fait mine de passer sur votre droite et alors que vous pensez avoir perçu son intention, il braque subitement de l’autre côté et vous déstabilise, vous laissant tout penaud, le cul sur la pelouse.

On peut dire aussi qu’il vous roule dans la farine, ce qui est peut-être une métaphore plus judicieuse au regard de l’univers boulanger dans lequel se déploie Je suis à toi, son deuxième long métrage après le très réussi Hors les murs.

 

À la base, David Lambert ne semble pourtant pas modifier ses fondamentaux: Je suis à toi est à nouveau une histoire d’amour. Mais alors que les deux protagonistes de Hors les murs tombaient éperdument amoureux, puis devaient composer avec une série de contretemps houleux, ceux de Je suis à toi sont emprisonnés dans une mécanique qui fonctionne à rebours.

 

David Lambert en interview pour Cinevox

 

Nous n’irons pas jusqu’à dévoiler les aboutissants de cette  histoire de trio amoureux. Pas question de gâcher votre  plaisir et les surprises semées sous vos pas. Mais plantons l’intrigue.

 

Lucas, un jeune escort boy argentin sans le sou, fait tout ce qu’il peut pour survivre à Buenos Aires. Il passe ses soirées sur Internet à s’exhiber en essayant de soutirer un peu d’argent aux internautes énamourés qui l’observent. Le reste du temps, il travaille avec son frère dans une agence d’escort boys spécialisée dans les relations 100% masculines. Un jour, Lucas croise la route virtuelle d’Henry qui, le premier, répond à sa proposition: envoie-moi un billet d’avion et je viens te rejoindre.

Aussitôt dit, aussitôt fait : Lucas se retrouve à l’aéroport de Zaventem où l’attend son nouvel ami qui le ramène illico chez lui, dans sa boulangerie située au cœur d’un village un peu désert de la banlieue liégeoise, Hermalle.
« C’est pas Buenos Aires », comme il dit, « mais il y a quand même un bar ».

 

 

Pour Lucas le choc est rude. Il le sera plus encore lorsqu’il découvre qu’il n’y a pas de chambre pour lui. Henry entend bien lui faire partager sa couche.

 

Solitaire au grand cœur, Henry est un brave type: il a vraiment envie de sauver Lucas de la prostitution. Mais il ne veut pas être non plus le dindon de l’histoire.

Il a vu Lucas, Lucas lui a plu. Mais de ses fantasmes à la réalité, il y a un fossé que son amour aura bien du mal à combler. Car si Lucas brade son corps à des hommes, c’est les femmes qu’il préfère. Et entre le gros Henry et la jolie Audrey qui travaille comme vendeuse dans  la boulangerie, son cœur ne balancera pas longtemps.

 

 

 

Point ici de douce romance homo donc, mais une histoire de solitudes qui se confrontent, de malentendus qu’on feint d’ignorer, de désirs non assouvis et de mensonges, fussent-ils commis par omission. Aucun des trois protagonistes n’est mauvais. Du tout. Chacun essaie même de préserver les deux autres, mais pas au prix de s’oublier complètement.

 

Si David Lambert surprend en prenant la thématique attendue à rebours, il surprend aussi… par son refus des conventions visuelles.

Alors que Je suis à toi pourrait être une histoire d’amour à trois éléments un peu borderline certes, mais destinée à un large public, il ouvre son film par des images qui le déplacent d’emblée dans un créneau plus ambigu. Pour appeler un chat un chat, il montre dès la troisième image un sexe en érection. Une audace qui, de facto, cloître le film dans un certain ghetto.

 

Ce n’est pas de la pudibonderie que de dire que ces images dérangeantes (parce qu’elles moquent les conventions) vont provoquer la discussion quand il s’agira de définir si le film est visible par tous. Ce n’est pas un jugement moral que de prétendre que dans un marché complexe où les films belges ont toutes les difficultés à trouver un public, il s’agit d’une témérité qui le ghettoïse inutilement.
Alors qu’il fait mine de s’assagir après ce départ en fanfare, David nous bombarde un peu plus tard d’un second plan qui fera à nouveau débat: homo ou hétéro, ce n’est vraiment pas la question. Le (gros) plan est là pour nous mettre mal à l’aise.

La volonté de provoquer ce sentiment a un sens dans l’histoire, mais il y avait tellement de manières de provoquer ce type de réactions qu’on hésite à congratuler le réalisateur pour son toupet.
Sans doute parce qu’on aurait aimé que Je suis à toi puisse être vu par un public plus conséquent que celui à qui il sera probablement destiné en bout de course.

 

C’est d’autant plus dommage que le troisième contrepied que nous offre le cinéaste est assez inattendu: certains moments du film, par ailleurs plutôt grave, sont carrément loufoques : parfois ce n’est qu’une réplique qui fuse, parfois, toute une séquence comme celle déjà culte où Jean-Michel Balthazar danse sur un air d’opéra en s’aspergeant de farine. Ou cette autre où Lucas est figé derrière le plan de travail alors que… Surprise, surprise.

 

 

Ce qui nous amène à évoquer les acteurs: Jean-Michel Balthazar, comédien de théâtre reconnu, vu dans plusieurs films des frères Dardenne et dans le court métrage de David Lambert, Vivre encore un peu est époustouflant. Rarement on a vu la détresse aussi judicieusement incarnée à l’écran. Alors que son personnage pourrait très facilement devenir abject, il est incroyablement touchant.

 

Face à lui l’Argentin Nahuel Perez Biscayar (Au fond des bois de Benoît Jacquot, Grand Central de Rebecca Zlotowski) est aussi incroyable Avec son allure de petite frappe, il pourrait nous taper sur les nerfs, mais chacune de ses intentions est logique et compréhensible: jamais cynique, jamais méchant, il est une victime de la vie transbahutée par le destin. Et même bien au-delà de ce qu’on croit savoir d’emblée.

 

 

Choix numéro 1 de David Lambert qui l’a finalement rencontré à Cannes alors qu’il  y présentait Hors les murs, Nahuel Perez Biscayar a remporté un prix d’interprétation pour la première sortie officielle du film: c’était au 49ème Festival International de Karlovy Vary, la plus prestigieuse manifestation d’Europe de l’Est (photo).

 

Le troisième élément de ce triangle original dans sa construction progressive est la Québécoise Monia Chokri vue dans Les amours imaginaires et Laurence anyway de Xavier Dolan. Face à l’improbable duo masculin, son personnage est plus traditionnel et son champ d’action moins détonnant. Mais son Audrey cache aussi des fêlures et la scène de l’hôpital (nous n’en dirons pas plus) lui permet de se dévoiler.

 

Monia Chokri en interview pour Cinevox

 

En plus de ces trois comédiens principaux, épinglons également le toujours juste et poignant Achille Ridolfi (notre ami pour la vie 😉 ) qui hérite d’une des plus belles scènes du film et le jeune Augustin Legrand qui incarne Jeff, le fils d’Audrey, déconcertant de naturel.

 

 

Drôle, sensible, touchant, dérangeant bien sûr, Je suis à toi est une nouvelle étape réussie dans la carrière de David Lambert.

Le film qui se démarque à la fois par sa finesse d’écriture et son interprétation, excite aussi par sa mise en images inventive : la composition progressive de plusieurs cadres (assez larges) est surprenante, le travail sur l’arrière-plan, très élaboré, répond à celui sur la profondeur de champ qu’on avait noté dans Hors les murs.

On peut donc dire que ce nouveau long de David est une belle réussite, peut-être plus ouvert, fluide et cohérent que son premier essai.
Mais ses audaces nous forcent à relativiser : en l’état, il n’est pas à placer devant tous les yeux….

 

 

 

 Suite à cet article, David Lambert nous a demandé un droit de réponse à lire ICI

 

 

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