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Sur le tournage de… « Adoration »

Mardi 3 juillet 2018. L’équipe d’Adoration, le nouveau film de Fabrice du Welz, a débarqué la veille dans le château de Beauregard à Froyennes. La majestueuse bâtisse et ses dépendances servent de décor à l’asile psychiatrique pour gens aisés où est internée l’héroïne du film, Gloria, incarnée par Fantine Harduin. Nous avons passé la journée sur le plateau…

« Non, mais cette deuxième mi-temps, complètement dingue. » Oui, ce jour-là, sur les plateaux de tournage comme partout dans le pays, toutes les conversations commencent par une référence au match de la veille. D’ailleurs, comment on fait pour gérer un tournage en pleine Coupe du monde? « Je ne sais pas comment on va faire vendredi! On va faire la pause dîner pendant le match, il est hors de question que je le rate! » nous confie Fabrice du Welz, qui debriefe avec nous la défense belge, les commentateurs, le prochain match…

L’ambiance est au beau fixe, le soleil est radieux, il faut dire que l’équipe est en grande partie constituée de fidèles du réalisateurs, heureux de ce retrouver pour ce tournage qui s’annonce intense. Les vacances, évidemment, c’est pour plus tard. Mais la convivialité et l’amitié rendent le travail plus léger. D’autant que le réalisateur sort de deux expériences dont il garde un douloureux souvenir, en France et aux Etats-Unis.

« C’est fini, plus aucun producteur ne me marchera sur la tête. Si je dois faire des petits films pour ça, je ferai des petits films toute ma vie. Accoucher de films dont on n’est pas absolument fier, c’est intolérable pour moi. Je veux être en symbiose avec mes films. » Fabrice du Welz s’est entouré de talents avec qui il partage son amour pour un cinéma organique, baigné de réalisme magique. Un cinéma de textures et de matière. A la production, il retrouve Vincent Tavier (Panique), producteur et co-scénariste, déjà de l’aventure du premier court, de Calvaire et d’Alleluia. « C’est un bonheur d’écrire avec Vincent, il module mon énergie, qui peut être excessive. C’est un très bon modérateur pour moi. Une fois que la production part, il veille au grain, mais me laisse faire. On reprend la discussion au montage. Avec cette équipe, ce sont toujours des tournages très heureux. »

« On en est où au niveau du magasin? »

Voilà une phrase que l’on n’a plus l’habitude d’entendre sur un plateau. Et pourtant, comme les films précédents de Fabrice du Welz, Adoration est tourné en pellicule, avec la complicité du chef opérateur Manu Dacosse. On joue des lumières naturelles, des contre-jours. Tout tend vers la brillance. « Le cinéma est un art physique, c’est pour ça que la pellicule m’intéresse, je suis obsédé par les brillances, il faut que ça accroche le regard tout le temps, explique le réalisateurIl y avait un travail incroyable à faire dans le château. J’ai la chance d’avoir Manu de Meulemeester comme chef déco. On a dégagé, on a épuré, et on a fait briller pour la pellicule. Ca doit être physique pour moi le cinéma, je dois sentir quelque chose à l’image. »

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L’équipe reste 11 jours dans le château, puis prend la route. Adoration raconte l’histoire de Paul, un jeune garçon innocent, un peu simple, « un idiot, dans le sens dostoïevskien du terme », élevé par sa mère qui travaille comme femme de ménage dans un asile psychiatrique pour gens aisés. Il habitent dans une petite dépendance. Quand arrive Gloria, jeune schizophrène du même âge que Paul, celui-ci tombe éperdument amoureux d’elle, inconscient des lourds troubles psychologiques qui affectent Gloria. Suite à un accident, ils s’enfuient tous deux du centre, et s’engagent dans un étrange voyage. Ils vont découvrir le monde ensemble, alors que Gloria perd de plus en plus le contact avec la réalité. Paul est prêt à tout pour elle, jusqu’au point de non-retour…

Dans la jungle wallonne…

Après Froyennes, cap sur des territoires jusque là inexplorés par le réalisateur. S’il avait déjà filmé les Fagnes et les Ardennes, il a redécouvert la Belgique en faisant les repérages pour le film.

« Le travail de repérage a été très long, très fastidieux, mais nos décors sont à tomber par terre. On part d’ici, unenvironnement plus ou moins réaliste, et on va dériver vers un camping sauvage tout à fait abandonné dans les Fagnes. J’ai moi-même pris le temps d’explorer ma région, que je n’avais jamais explorée, Charleroi, Couvin, Spontin, Chimay, il y a des choses renversantes de beauté. Ce sera aussi un film de jungle, comme un écho à Vinyan que j’avais tourné en Thaïlande! On fait un film de jungle, de jungle wallonne. »

Au coeur des émotions, et des ténèbres

Adoration met en scène une histoire d’amour déchirante et radicale entre deux adolescents, un amour délesté de tout cynisme. Le réalisateur, qui se dit parfois un peu dogmatique voire sectaire, admet avoir jusqu’ici souvent reculé devant la puissance émotionnelle qu’il aurait pu insuffler à ses films. Mais les temps changent. S’il est toujours obsédé par la forme, il aspire à insuffler le plus d’émotion possible au film, en adéquation avec la pureté et la soif d’absolu de ses personnages. L’objectif est d’épouser le regard de Paul, un personnage simple, une éponge émotionnelle, en empathie totale avec le monde.

« Le plus grand défi sur ce tournage, c’est de libérer les émotions. Il y a une certaine pudeur chez moi, je ne sais pas toujours comment aborder les grandes émotions. Je déteste la sensiblerie, je déteste les gens qui exhibent leurs émotions. L’émotion a une véritable noblesse, mais comment la rendre juste? On vit dans un monde surchargé d’émotions, ça en devient presque pornographique, et c’est une émotion qui ne dure pas. Mais moi je cherche une émotion d’alchimiste, qui puisse changer un regard. Bien sûr, la forme reste très importante pour moi, mais ici je cherche surtout le regard. On met tout en place sur le plateau pour pouvoir tourner en 360°, et être complètement dans l’instant. »

La scène du jour est d’une intensité dramatique rare. Pendant les répétitions, du Welz donne les dernières consignes à ses jeunes comédiens: « J’ai besoin que tu te débattes comme une possédée. » Message reçu. Tournage en 360° oblige, nous sommes cachés derrière les buissons pendant les prises, mais rien que la bande-son de la scène donne des frissons. Alors qu’ils se promènent dans le parc et discutent innocemment, Paul et Gloria sont surpris par deux infirmiers, qui arrachent la jeune fille à cette douce conversation, et somment le garçon de se tenir dorénavant à l’écart. Les hurlements de Gloria (Fantine Harduin) déchirent le silence de la forêt, tandis que les sanglots de Paul (Thomas Gioria, découvert dans Jusqu’à la garde) nous collent la chair de poule. Les deux comédiens impressionnent d’intensité, alors que la scène est retournée 4, 5, 6 fois.

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« Fantine, je l’ai rencontrée lors d’un casting. C’était une évidence. Elle est prodigieuse, elle a des yeux exceptionnels, des yeux de cristal qui te transpercent, froids et chauds en même temps. En face, il fallait trouver un gamin à la hauteur. Thomas est très différent de Fantine, mais ils s’équilibrent. Il est absolument extraordinaire. Fantine va incarner un personnage très difficile, avec des ruptures émotionnelles. Ils sont très pro, ce sont des guerriers prêts à en découdre. »

Fantine Harduin, glorieuse Gloria

Mais qu’en pense-t-elle, Fantine Harduin, de ce rôle apparemment très complexe?

« J’avais envie de relever ce défi. Ce n’est pas un rôle qu’on croise tous les jours. Jouer les ruptures, ça va être un challenge. Je me suis renseignée avant le tournage d’autant que la schizophrénie des enfants prend une forme différente de celle des adultes, il n’y a que peu de documentation. J’ai lu, regardé des films. Je sens que je vais être poussée vers des émotions que je n’ai encore jamais explorées… C’est un rôle difficile psychologiquement, mais je suis très encadrée par ma famille, et Fabrice m’aide beaucoup. Pendant la scène, il me disait:Reste sur le fil, prends des risques, si tu tombes, je te rattrape. Si ce n’est pas un bon risque, ne t’en fais pas, je te le dirai. La relation de confiance est très forte entre nous. »

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La jeune comédienne nous confie qu’elle a beaucoup discuté avec le réalisateur avant de tourner, qu’il lui a fait voir de nombreux films, qu’ils ont travaillé ensemble en amont avec son partenaire de jeu. Elle est ravie de tourner avec un cinéaste belge d’une telle envergure, même si de son propre aveu, elle n’a pas pu regarder Calvaire jusqu’au bout, parce qu’elle est trop jeune! Mais ça fait quoi de jouer dans des films que l’on n’a pas l’âge de regarder? « Oh, on les voit différemment ces films là. Et puis celui-ci, même s’il est très sombre, devrait être différent des films précédents de Fabrice à cet égard. » 

Chercheur d’or

Retour avec Fabrice du Welz. On lui demande quelle est la filiation entre les trois films de la trilogie (Adoration vient après Calvaire et Alleluia). Le cinéaste admet une fascination pour l’imagerie religieuse à laquelle font référence ses titres. S’il n’est pas du tout croyant, il s’interroge sur la force de la foi, la transcendance, la part mystique et la quête de grâce.

« C’est probablement le film le plus doux que j’ai pu faire, c’est une histoire d’amour absolu. Je veux ce film chargé en émotion, ce qui peut-être faisait défaut aux deux premiers films de la trilogie. On dit que je fais des films violents… Mais ce que j’essaie d’explorer modestement, ce sont des troubles qui me fascinent. Les troubles de notre humanité, l’incapacité à aimer, à vivre, à souffrir, à être. Ca me passionne. Ici, je l’explore avec un sujet plus lumineux. Une lumière qui descend dans les profondeurs. Mais c’est toujours difficile en tournage de parler de son film en construction. Je me sens un peu comme un chercheur d’or. Et j’ai la foi profonde que je vais trouver de l’or sur ce tournage. »

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Adoration est en tournage jusqu’au 17 août prochain en Wallonie. A l’affiche, on retrouve aux côtés de Fantine Harduin et Thomas Gioria, les deux comédiens principaux, un casting de luxe, notamment Peter Van den Begin, Charlotte Vandemeersche, Anaël Snoek, Lauren Lucas, Béatrice Dalle et… Benoît Poelvoorde.

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