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Sur le tournage de « The Barefoot Emperor », part 2

En octobre dernier, Cinevox était invité à visiter le tournage de The Barefoot Emperor de Peter Brosens & Jessica Woodworth, la « suite » de King of the Belgians, odyssée burlesque contant l’épiphanie de Nicolas II, Roi des Belges, alors même que son pays est sur le point d’éclater.

On retrouve la joyeuse troupe quelques jours plus tard en termes de récit (quelques mois en termes de tournage), aux portes d’une Nova Europa pour le moins inquiétante, où les extrêmes droites en tous genres s’emparent peu à peu du pouvoir, jusqu’à envisager un nouvel empire… 

Voici notre carnet de bord en 3 parties de ces quelques jours en Croatie, au bord de la Mer Adriatique. L’épisode 1 est à retrouver ici.


BRIJUNI, DIMANCHE 7 OCTOBRE 2018

Le jour se lève sur Brijuni, beaucoup plus plaisant que la veille. Au programme du jour: visite de l’île et imprégnation de l’atmosphère des lieux, puis visite nocturne sur le plateau.

L’île est indissociable du projet porté par les cinéastes, elle en a même été le moteur, l’étincelle à l’origine du geste créatif. Plus que le cadre du récit, elle en est son écrin. Et c’est peu de dire que Brijuni ne déçoit pas, et mieux encore surprend. Ce parc naturel où les voitures sont bannies se traverse à pied ou en vélo, et offre des paysages qui alternent entre le sublime… et le surréaliste. Au détour d’un bosquet, un troupeau de biches nous barre la route, bientôt rejoint par un cerf, quelques paons et lièvres bondissant. À l’autre bout de l’île grincent les portes du « safari »: Zèbres, buffles et autruches font la première partie de la vraie star de l’île, Lanka l’éléphante, vestige de l’ère Tito, cadeau d’Indira Gandhi au chef d’état yougoslave. Au pied de son enclos, un petit kiosque avec vue sur mer, où le propriétaire tiré à quatre épingles joue de l’opéra 365 jours par an.

Brijuni est un lieu à part, comme coupé du monde, et pourtant témoin des soubresauts de l’Histoire de la deuxième partie du XXe siècle. Le 19 juillet 1956, à l’invitation de Tito, Nasser, Sukarno et Nehru, et suite à la conférence de Bandung qui a eu lieu l’année précédente, un sommet de chefs d’état jette les bases du Mouvement des Non-Alignés, qui naitra officiellement en 1961. Ce mouvement rassemblant les pays du Tiers-Monde (ne se considérant ni à l’Ouest, ni à l’Est) vise à dépasser la bipolarisation du monde (USA/URSS) au sortir de la deuxième guerre mondiale, à accélérer le processus de décolonisation, et à rééquilibrer les relations internationales. La Yougoslavie, à l’époque, est le seul pays européen à rejoindre 24 autres pays d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient.

Le nombre de personnalités historiques ayant foulé le sol de Brijuni donne le tournis. Dans le très vintage petit musée hagiographique consacré à Tito, les noms s’égrènent au fil des clichés en noir et blanc: Castro, Gandhi, Nehru, Nasser, Arafat, Ho Chi Minh, Khadafi jouent des coudes avec le Roi Baudoin, la Reine Elisabeth, et même l’autre reine Elisabeth, Liz Taylor.

Baudoin 1er et Jozip Tito font du cuistax à Brijuni

On imagine bien comment ce lieu chargé d’histoires et d’Histoire a pu faire jaillir chez Peter Brosens & Jessica Woodworth une nouvelle histoire justement, celle d’un roi déchu que l’on intronise à son corps presque défendant Empereur d’une Europe qui se veut nouvelle, mais qui rappelle les heures sombres d’un passé que l’on a la sensation de voir se réécrire sous nos yeux.

Alors que le soir tombe, nous nous mettons enfin en route pour le plateau, où se tourne ce soir une scène clé du Barefoot Emperor: le sacre du nouveau souverain. Les choses sérieuses commencent. Les choses sérieuses… ou pas? Car comme nous l’ont répété la veille les membres de l’équipe interrogés, The Barefoot Emperor est une satire, une dystopie dans un futur qui semble dramatiquement proche, une farce politique potentiellement glaçante, tant les thématiques abordées et les dérives dénoncées semblent réalistes. Si la farce grossit le trait, le trait n’en reste pas moins là.

Sur le plateau…

Ce soir se prépare la grande scène du film, celle de l’intronisation de l’Empereur. C’est la première fois que l’équipe quitte l’île depuis quatre semaines, pour investir un ancien fort croate, vestige de l’empire austro-hongrois. Un orchestre de cuivres répète dans un coin, tandis que les assistants déco installent des derniers drapeaux de la Nova Europa. Souvent les tâches les plus élémentaires s’avèrent les plus compliquées. Qui a déjà essayé de coller du tissu sur de la pierre sait de quoi il en relève.

Au fur et à mesure que l’on s’approche du plateau, on croise une armée de hoodies violets. En y regardant de plus près, ils portent l’emblème de la Nova Europa, et sa devise: We will rise! Un régisseur distribue des drapeaux nationaux aux figurants qui se placeront sur le chemin du futur Empereur. Leur placement relève de la crise de foi géopolitique. La Grèce, on la met où? Et la Wallonie?

On parle flamand, croate, français, anglais, et même un peu bulgare. La tour de Babel appliquée à une production belge. On croise des figurants en costumes médiévaux, des archers, des écoliers et même une cantatrice. Les déplacements sont réglés au millimètre. Peter et Jessica répètent, arpentent le plateau. Udo Kier se renseigne sur son placement, Bruno Georis revoit ses déplacements.

La scène ressemble à un tableau, comédiens et figurants sont concentrés et immobiles, tandis que les techniciens courent dans tous les sens. Dans l’ombre, le Roi attend son heure. Le set nous est ouvert, on peut filmer, photographier, mais on reçoit un seul mot d’ordre: on ne filme pas le roi. Le plateau est prêt, la tension monte. Vite, un balayage de dernière minute, on ratisse le gravier. Et soudain, le choeur s’élève: we will rise. We will rise.

Il serait criminel de dévoiler ici le contenu de la scène, mais elle révèle s’il en était besoin la folie aussi douce que grave qui infuse le projet fantasque  et ambitieux de Peter Brosens et Jessica Woodworth, à l’image de la présence hallucinante de Geraldine Chaplin, dont la grâce évoque autant la ballerine que le clown blanc, et insuffle à la scène une énergie burlesque démultipliée par ses camarades de jeu, à commencer par le Roi…

…que nous rencontrons enfin le lendemain! La suite au prochain épisode.

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