« Titane », film pyromane

Photo: Carole Bethuel

Avec Titane, Julia Ducournau propose un conte ultra-moderne dans sa forme et son propos, noir et grinçant, dynamitant les carapaces de genre tout en revigorant le cinéma de genre, pour créer un récit aussi foisonnant qu’intime, servi par une pyrotechnie visuelle qui devrait imprimer pour quelque temps les rétines du public. Elle signe surtout, avec ce deuxième film attendu au tournant, le tome deux d’une oeuvre qui s’annonce passionnante.

Après avoir terrassé la Semaine de la Critique avec Grave, son premier long métrage il y a 3 ans, Julia Ducournau met la Compétition officielle à genoux avec Titane, cri primal, fulgurance rock. Après avoir agité la Croisette suite à une projection démentielle, le film a reçu des mains fébriles mais déterminées de Spike Lee la récompense ultime: la Palme d’Or.

Impossible de résumer Titane, film mutant qui de toutes façons ne s’accommode d’être mis dans aucune case. Il les explose, même, les cases, à l’image de son héroïne, au premier abord implacable, qui va au fil de l’histoire s’ouvrir à d’autres possibles, à un destin libéré de sa condition de femme et de fille. Comme Alexia n’a pas les codes pour s’intégrer sans heurts dans une société ultra-normée, le film lui même va les briser.

Le générique, sa passion mécanique, ses huiles organiques annonçait un film de super-héros. Ce sera un film de super-héroïne. Cette amazone quasiment muette semble renvoyer comme un paratonnerre la violence qu’elle absorbe malgré elle.

Titane-Julia-Ducournau
Photo: Carole Bethuel

Le film commence comme une épopée jubilatoire et ultra-violente, celle d’une danseuse singulièrement énervée, transformée par un crash qui a laissé des traces, une plaque de métal dans son corps, et un amour démesuré des belles mécaniques. Alexia dégomme tout ou presque sur son passage. Une héroïne dans la grande tradition des femmes vengeresses, sorte de réponse à la mariée sabre au poing de Tarantino, remix passé au filtre du genre. Ici le sabre est un pic à cheveux (clin d’oeil prémonitoire au pic à glace de Sharon Catherine Tramell Stone?), le sang est remplacé par d’autres fluides d’autant plus inquiétants qu’ils sont inattendus. On parle beaucoup aujourd’hui de male et female gaze sans toujours réussir à mettre des mots ou des images sur le concept, la première demie-heure (et la suite) de Titane en est une flamboyante démonstration.

Jamais on n’observe ni on n’épie la femme meurtrière, on est la femme meurtrière. La violence de la danseuse tueuse n’est jamais érotisée. Cette pirouette stylistique permet aussi de tenir (relativement) à distance, ou disons hors cadre la violence. Bien sûr, ne pas voir la violence ne signifie pas ne pas la ressentir. On craque, on souffle, on est transpercé au diapason de la souffrance des victimes d’Alexia et d’Alexia elle-même. Une souffrance comme une déchirure qu’il va bien falloir raccommoder.

Titane-Julia-Ducournau
Photo: Carole Bethuel

Puis le récit déraille, bifurque, emboîte le pas de son héroïne en cavale qui pour cacher son identité entame sa mutation. Une mutation à bien des égards, une mutation de genre, mais aussi une autre mutation, comme une transmutation, annonçant une nouvelle humanité hybride. L’hyper femme travestie en jeune garçon croise un hyper homme, un pompier en pleine crise de masculinité. Un père en manque d’enfant qui tombe comme par miracle sur un enfant perdu. Deux forces brutes, deux blocs de souffrance, qui vont se cogner l’un contre l’autre, avant de pouvoir s’embrasser, s’emboîter, se trouver.

Tout ça, et bien d’autres choses encore, que l’on taira ici. Titane foisonne, d’idées, d’images, de sons, de peurs, de rêves, d’émotions, de pulsions. C’est encore la réalisatrice qui en parle le mieux, en recevant la récompense suprême, déclarant son amour pour la monstruosité de ses personnages hors norme, remerciant le jury d’avoir su entendre « le besoin avide et viscéral d’un monde plus inclusif et plus fluide ».

Titane-Julia-Ducournau
Photo: Carole Bethuel

Titane est un film désaxé, qui fuit son propre récit pour s’en émanciper, un film à l’imperfection militante, un geste de cinéma fulgurant et hypnotique, servi par deux inoubliables performances, celles d’Agathe Rousselle, dont le corps et le magnétisme inventent un nouveau genre (dans tous les sens du terme) d’héroïne, et de Vincent Lindon, inattendu et percutant soldat du feu et de l’amour.

Titane, film pyromane, met le feu. Le feu à la Croisette, le feu aux critiques, le feu aux salles obscures, le feu à la bienséance cinématographique, le feu au patriarcat, le feu à l’hétéro-normativité.

Le film est coproduit en Belgique par la société liégeoise Frakas Productions, qui avait déjà accompagné Julia Ducournau pour le tournage de Grave. A l’image, on retrouve le chef opérateur belge Ruben Impens, et aux décors, la chef décoratrice belge Laurie Colson. Dans un rôle bref mais crucial, la toujours excellente Myriem Akheddiou. Le film sort ce mercredi 28 juillet dans les salles belges.

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