Tombville : les ténèbres sont en toi

Chez Cinevox, on aime les belles histoires belges. Celles qui peuplent l’imaginaire des cinéphiles et des cinéphages. Et plus encore celles qui nous plongent dans l’inconnu, la découverte à la recherche d’une pépite.

 

Un jeune réalisateur qui propose une vision privée de son premier long métrage (70 minutes) qu’on nous présente comme un film d’horreur atypique a donc d’emblée toute notre attention. Quand on apprend que Nikolas List, ex-étudiant de l’IAD (photo ci-dessous), a tourné ce film pour la modique somme de 10.000 euros et qu’il est, malgré cela, en train de parcourir le monde en fréquentant les festivals les plus renommés du genre, on est carrément intrigués.

 

 

OK, soyons cyniques: tout le monde peut réaliser un film pourri pour 10.000 euros. Mais une chose est certaine : peu de cinéastes sont capables d’accoucher d’un cauchemar de l’envergure de Tombville, quelle que soit la somme mise en jeu.

 

« Cauchemar » : le mot est lancé. C’est bien de cela qu’il s’agit ici puisque nous marchons sur les traces d’un jeune homme hagard, perdu dans l’obscurité, incapable de se rappeler qui il est, ni ce qu’il cherche. Ces deux questions intriguent pourtant beaucoup les personnages qui peuplent ce lieu étrange (un village?) dont il aurait mieux fait d’éviter de croiser la route.

Car pour obtenir des informations (nous voulons des informations), ils sont prêts à tous les excès.

 

 

On ne va pas s’amuser à essayer de rationaliser Tombville, car s’il y a bien une explication à ce calvaire (la référence à Fabrice Du Welz n’est pas fortuite), ce n’est pas le moteur de ce film qu’on classera probablement par facilité dans la catégorie « expérimental ».

Tombville est un trip crépusculaire qui nous cloue au cœur des ténèbres et nous étouffe dans une atmosphère sonore unique. Point de musique ici, mais un décor fait de grincements, de râles, de claquements, de raclements, de cris rauques stridents, glaçants (on pense à Eraserhead  de David Lynch), mixés dans un 5.1. ample et précis qui nous enveloppe complètement. Saisissant.

 


Pour le jeune héros martyrisé (la référence au film-culte de Pascal Augier nous a également traversé l’esprit), la fuite est impossible : tout le ramène sans cesse au cœur de cet effroyable rêve sanglant dont il ne s’échappe sporadiquement que grâce à des bribes de souvenirs qui, s’assemblant soudain dans une apparence de logique, lui montreront où se trouvent les clefs de sa prison. Si tant est, justement, qu’il puisse jamais se libérer du poids de ce passé qui l’engloutit peu à peu.

 

L’allusion au budget hyper étriqué du projet peut faire penser qu’on est ici en présence d’une œuvre filmée et montée à l’arrache. Il n’en est rien ! Les cadres et l’image sont somptueux (Prix de la meilleure photo au dernier festival fantastique d’Athènes), les couleurs essentiellement désaturées et métalliques contribuent au malaise.

Quant au montage, il est d’une précision chirurgicale épousant les cycles du rêve et les affres du personnage, participant aussi à ce jeu cruel qui consiste à donner au spectateur des éléments de compréhension disparates… pour mieux rebattre les cartes aux moments-clés. Bien sûr.

 

 

Les dialogues ne sont pas nombreux dans Tombville et ils sont souvent étranges et décalés. Prisonnier (le héros pourrait être un Patrick McGoohan plus jeune et moins cynique) de son amnésie, puis de la mécanique absurde qui l’entraîne, le fugitif ne peut répondre aux questions dont on le bombarde. Ce qu’il croit comprendre va rapidement s’avérer peu fiable.  Cela dit, même si on a parlé d’univers surréaliste, ces éléments ne sont pas abandonnés là pour noyer le spectateur dans un trip sans queue ni tête, car tout ce délire suit néanmoins une logique narrative. Et elle est implacable.

Dans le rôle crucial de David, très difficile à porter, Pierre Lognay vu dans Get Born et Vampires de Vincent Lannoo, mais également au théâtre se sort très bien d’affaire. Il parvient même à générer de l’empathie ce qui n’est pas évident dans un cadre aussi sensoriel et abstrait.

 

 

Les personnages qu’il rencontre sont surtout « des tronches ». La plus connue est sans doute celle d’Eric Godon, mais Karim Barras, Maria Abecasis de Almeida, Bernard Suin (flippant avec son sourire charmant), Dominique Rongvaux, Jean-Louis Sbille, Pascal Verhasselt, Axel De Vreese (impressionnant), Antonin Cabaraux, Gaspard Vancoppenolle participent tous à l’atmosphère unique du film.

 

Nathalie Stas et Steevy Cabello évoluent pour leur part dans un autre contexte dont on vous laisse la surprise. Une sacrée surprise d’ailleurs, car on se demande finalement si le coup de génie du film n’est pas, après une petite heure de délires oniriques brutaux, de nous tétaniser avec une scène, réaliste, où nul sang ne coule, nulle violente ne suinte. Un moment à la fois doux… et paradoxalement insoutenable. Fort. Très fort !

 

 

Vous l’aurez compris : Tombville n’est pas le film le plus classique qui soit. Et même si l’amateur de film d’horreur percevra des références (qui ne sont peut-être pas celles que le réalisateur avait en tête), et même si les fans de Lost Highway, devraient y trouver leur compte, il est réjouissant de voir que Tombville n’est pas qu’un respectueux hommage un peu vain, mais une vraie tentative d’innover et de déstabiliser.
Désarticulé, envoûtant, audacieux, voire téméraire, il s’inscrit de lui-même dans la marge, ne revendiquant en aucun cas un succès public.

 

 

La grande satisfaction de ce voyage éprouvant est que cette volonté d’être différent n’est pas là pour masquer un quelconque amateurisme ou une incapacité à assurer une narration classique. Tombville est, au contraire, une œuvre maîtrisée qui donne très envie de voir se déployer davantage un univers singulier propre au réalisateur.
Car si Nikolas List et son équipe peuvent nous offrir Tombville avec 10.000 euros, on tremble déjà à l’idée de voir où ils pourraient nous entraîner avec un budget plus classique d’un ou deux millions.

 

 

Première belge de Tombville au BIFFF le 11 avril à 18h (Ciné 2)

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