« Tori & Lokita », enfants de l’exil

Photo: Christine Plénus

L’émotion était à son comble au Grand Théâtre Lumière pour la projection de Tori et Lokita, 9 sélection des frères Dardenne en Compétition à Cannes.

Ils reviennent avec ce film à leurs fondamentaux, livrant un récit redoutablement épuré mettant en lumière deux enfants laissés pour compte, victimes sacrificielles d’un parcours de migration, victimes d’avoir rêvé un ailleurs et un vie meilleure.

Lokita a 16 ans. Elle a fui le Bénin pour rejoindre la Belgique. Mais qu’a-t-elle fui exactement? Ce monde, cette vie qu’elle a laissée derrière elle, ces repères, ses espoirs, ces risques qu’elle a endurés, auxquels elle a survécu suffisent-ils à la qualifier pour obtenir un titre de séjour? Non, pas aujourd’hui, pas ici, pas en Europe. Alors Lokita cherche le récit qui lui permettra de rester, d’espérer une vie nouvelle. Elle se raccroche à Tori, un jeune garçon avec lequel elle a partagé les chemins de l’exil, chassé de chez lui car soupçonné de sorcellerie. Un enfant abandonné, rejeté, avec lequel elle développe une relation fraternelle, sorte de refuge aussi bien pour affronter le présent que pour envisager l’avenir. 

Les deux enfants élaborent une fiction nourrie de leurs sentiments l’un pour l’autre, pour leur permettre de continuer leur route ensemble. Ensemble, ils s’écrivent un avenir, un futur modeste où Lokita suivra une formation d’aide ménagère, qui lui permettra de prendre soin de Tori. A moins que ce ne soit Tori, qui par sa détermination, son opiniâtreté et son allant prenne soin de Lokita.

Sauf que rien n’est simple. Le récit imaginé par Tori et Lokita s’écorne quand cette dernière est soumise aux interrogatoires de l’Office des étrangers. Et l’argent espéré sera vite englouti par le remboursement des dettes, et les promesses de don faites à la famille restée au pays. Seuls contre tous, Tori et Lokita explorent toutes les voies possibles pour payer leur dû, et rester ensemble. Lokita va jusqu’à accepter la proposition d’un restaurateur dealer peu scrupuleux, qui la terre dans un hangar désaffecté, dans une solitude absolue, avec pour mission de prendre soin d’une plantation de cannabis. 

Elle est la jardinière, celle qu’on « enterre », que l’on cache aux yeux du monde. Séparée de Tori, soumise aux chantage sexuels de Betim qui lui promet de faux papiers, elle est enfermé, isolée, exploitée. De son côté Tori ne peut se résoudre à perdre celle qui est devenue son ancrage, son nouveau pays. Il manoeuvre habilement pour la retrouver, jusqu’à imaginer un trafic qui va précipiter les deux jeunes enfants dans un précipice infernal.

Tori et Lokita, incarnés par deux jeunes premiers venus, Pablo Schyns et Joely Mbundu, sont tout à la fois Tori et Lokita, les deux héros de la fiction des Dardenne, et tous les enfants, toutes les jeunes femmes, tous les exilés et toutes les migrantes. Ils sont celles et ceux que l’on tait, que l’on ignore, que l’on cache. Celles et ceux dont le rêve d’une vie nouvelle dérange. 

Les cinéastes reviennent avec ce film à un cinéma épuré, au plus près de leurs deux protagonistes, épousant leurs mouvements, la fuite permanente de Tori, et la résistance de Lokita. Un cinéma du geste, de peu de ressorts narratifs mais tendu à l’extrême, 90 minutes d’une intensité dramatique qui tient à quelques regards, à une chanson, et à un art consommé de la fin, une fin terrassante, qui vient revendiquer la portée politique du film, l’engagement des réalisateurs quand il s’agit de questionner notre rapport aux autres. Le film finit comme un cri, un appel, un geste artistique, un plaidoyer fictionnel pour revoir nos politiques migratoires, et (r)éveiller nos consciences. Un conte dramatique, une parabole, un thriller humain et sociétal sur les injustices fondamentales, économiques, sociales, raciales qui sont au coeur de notre présent. 

Tori et Lokita devrait sortir fin septembre dans les salles belges.

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