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« Une vie démente », follement vivante

Avec Une vie démente, Raphaël Balboni et Ann Sirot marchent avec légèreté sur un fil tendu dans le vide, trouvant un équilibre d’autant plus beau qu’il est fragile entre humour et émotion, gravité et légèreté. Ils abordent avec détermination et fantaisie la question de la maladie, la tirant du côté de la vie: que fait-on quand nos parents retombent en enfance? Doit-on mettre sa vie entre parenthèses en attendant?

Alex et Noémie, la trentaine, voudraient avoir un enfant. Mais leurs plans sont chamboulés quand Suzanne, la mère d’Alex, se met à faire de sacrées conneries. C’est parce qu’elle a contracté une « démence sémantique », maladie neurodégénérative qui affecte son comportement. Elle dépense sans compter, rend des visites nocturnes à ses voisins pour manger des tartines, se fabrique un faux permis de conduire avec de la colle et des ciseaux. Suzanne la maman devient Suzanne l’enfant ingérable. Drôle d’école de la parentalité pour Noémie et Alex !

Une-Vie-Demente

C’est bien autour de ce paradoxe que se déploie l’histoire d’Alex, Suzanne et Noémie: est-ce vraiment le bon moment pour faire un enfant quand votre propre mère semble retomber en enfance? Alors qu’ils s’apprêtent à donner la vie, celle-ci semble se dérober du côté du Suzanne. Et pourtant à bien y regarder, cela fait longtemps que Suzanne n’a plus été aussi en vie que depuis qu’elle est malade. Tour à tour dépassé et hyper-volontaire, Alex va pleinement prendre en charge la maladie de sa mère, dont l’autonomie faiblit à vue d’oeil.

La maladie isole, la malade bien sûr, mais aussi son entourage. C’est le regard lucide mais aimant de Noémie qui va permettre à Alex d’embrasser la maladie, la folie de sa mère plutôt que de la combattre. Car étrangement, alors que l’aliénation mentale de Suzanne la libère, qu’elle est comme délestée de toute inhibition, c’est son fils qui va devoir à son tour s’affranchir. Cette folie, que dit-elle en fin de compte de nos vies bien rangées, où tout est si cadré?

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Pour traiter ce sujet grave, les cinéastes ont choisi de le ramener du côté de la vie. Grâce à leur méthode de travail, à un dispositif saisissant, et à un équilibre fragile mais bouleversant entre humour et émotion, ils parviennent, sans jamais nier la gravité de la situation, à aborder avec fantaisie et légèreté un sujet lourd, résolvant avec habileté cette riche équation rendue possible par le cinéma: fond tragique x forme comique = émotion.

Sirot & Balboni ont pour méthode de partir de ce qu’ils appellent des « opportunités » (des comédien·nes avec lesquel·les ils ont envie de travailler, des lieux où ils ont envie de tourner) pour construire au fur et à mesure leur récit. Le scénario s’écrit lors de nombreuses répétitions, petit à petit. Les comédien·nes, leurs corps et leurs personnalités, tout comme les décors, participent de la matière du récit, qui se développe comme un organisme formé de toutes ces parties, dès sa conception.

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L’économie de moyens est ici transcendée par une créativité formelle habile et signifiante, comme ces quelques scènes confrontant le couple et Suzanne au monde extérieur tournées dans un studio unique. Le procédé d’invention du récit en collaboration étroite avec les comédien·nes offre un sentiment de vérité saisissant, et donne l’impression que tous, finalement, sont follement en vie – le titre international est d’ailleurs Madly in life.

Pour remporter la mise, il fallait des comédien·nes à la hauteur de ce pari un peu fou. Tous sont confondants de naturel. Jo Deseure est aussi sublime que bouleversante dans le rôle de Suzanne, directrice d’une galerie d’art qui sombre très vite dans un lâcher prise absolu, posant à nouveau bien que malgré elle un regard d’enfant curieuse sur l’existence.

Jean Le Peltier incarne avec une émouvante candeur un jeune homme dépassé par les femmes de sa vie, sa mère qui prend le large, et sa petite amie qui choisit d’embrasser la vie en plein.

Quant à Lucie Debay, elle excelle dans le rôle de Noémie à garder les pieds sur terre tout en rêvant d’avoir la tête dans les nuages, et c’est sa bienveillance et sa capacité à accepter la maladie qui servent de révélateur et permettent à Alex d’avancer.

A leurs côtés, les épaulant avec créativité, Gilles Remiche (plus connu jusqu’ici comme réalisateur) incarne Kevin, aide-soignant généreux et inventif.

Une vie démente fera l’ouverture ce vendredi 2 octobre du Festival International du Film Francophone de Namur, et sortira dans les salles belges le 4 novembre prochain.

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